Agrippa d’Aubigné, poète et militant banni de la cause protestante

21 Jan 2015 | Publié par mus dans Histoire de la littérature française | La Renaissance
Agrippa, ou la poésie militante
Agrippa, ou la poésie militante

Biographie de Théodore Agrippa d’Aubigné

Poète français, considéré également historien et homme de guerre, Théodore Agrippa d’Aubigné naît le 8 février de 1552 au château de Saint-Maury (près de Pons, Saintonge) de Jean d’Aubigné (juge) et Catherine de L’Estang (petite noblesse). Sa mère meurt durant l’accouchement, ce qui vaut au nouveau-né d’être prénommé Agrippa du latin aegre partus (accouchement difficile). Elevé dans la religion protestante, alors qu’il a été baptisé dans la religion catholique, il devient un calviniste inflexible qui lui vaudra des déboires.

Au contact des percepteurs calvinistes Agrippa parle dès l’âge de sept ans le latin, le grec, l’hébreu et le français bien sûr. A l’âge de dix ans il est envoyé par son père chez Mathieu Béroalde, à Paris, pour ses études. Il quitte la ville avec son professeur deux mois plus tard après l’arrêt ordonnant l’expulsion des protestants, suite au soulèvement protestant et la guerre. Déjà témoin des suppliciés d’Amboise (1560), il est encore présent lors du siège d’Orléans au cours duquel son père est tué (1563). Il est alors mis à l’abri à Genève, et continue ses études sous la protection de Théodore de Bèze vers 1565. Mais quand éclate la seconde guerre de religion en 1567, il rejoint l’armée protestante dans laquelle il s’illustre par ses exploits militaires. Tout en restant vertueux, il combat pour son idéal politique tantôt par la plume, tantôt par les armes. Ce qui lui vaut d’être condamné à morts à quatre reprises.

Après le massacre de protestants à la Saint-Barthélemy en août 1572, Théodore retourne à la cour de France et se lie avec le roi de Navarre (futur Henri IV) pour lequel il devient écuyer. Il aurait feint d’être catholique, tout comme le futur roi qui en gage de sa sincérité envoie son entourage dont Théodore combattre les protestants en Normandie notamment. En courtisan accompli, il côtoie les plus grands de la cour qui l’apprécient pour son intelligence et son esprit critique. Il reste un fidèle compagnon du roi de Navarre devenu Henri IV. Mais quand celui-ci se convertie au catholicisme, Agrippa d’Aubigné reste fidèle à la cause protestante et ennemi acharné de l’Eglise romaine. Il accuse le roi de trahison, se met à l’écart avant de se réfugier à Genève en 1620 où il décède en mai 1630.

Œuvre de Théodore Agrippa d’Aubigné

Tout à la fois historiographique, autobiographique, épico-lyrique, lyrique et satirique, l’oeuvre d’Agrippa d’Aubigné est essentiellement polémique. Elle est un parfait témoignage des luttes politiques et religieuses qui bouleversent la France et l’Europe au début de la Renaissance. Sa plume est guidée par son attachement à sa religion (protestantisme) et au combat des huguenots (protestants) pour leur foi. En ce sens elle est partisane.

Au coeur du conflit, associé aux grands événements que sont l’humanisme, la Réforme et les guerres de Religion et militant engagé dans les luttes de son époque, il s’attaque à la cour royale et ses vanités, ainsi qu’à la religion catholique. Il reste donc un témoin privilégié et précieux des atrocités des guerres de religions en France. Agrippa chante par ailleurs l’amour. Sa poésie amoureuse lui est inspirée par Diane Salviati (nièce de la Cassandre chantée par Ronsard) dont il est amoureux, mais qu’il ne peut épouser car de confession différente (catholique).

Théodore Agrippa d’Aubigné reste malgré tout méconnu de ses contemporains. C’est à l’époque romantique que Victor Hugo puis Sainte-Beuve (un critique) notamment révèlent l’homme et son oeuvre, destinée à justifier l’autonomie politique et militaire des protestants français.

Œuvres de Théodore Agrippa d’Aubigné :

Les Tragiques:  

(1616, revus jusqu’en 1630)

Œuvre en sept chants de 9000 verts, Les Tragiques regroupent tous les genres de l’épopée à la satire en passant par le lyrisme et la tragédie. Pensée certainement lors des haltes des combats donc en prise sur l’actualité historique, elle nous rapporte les atrocités commises lors des guerres de religion en France ainsi que les souffrances des persécutés. Il dénonce avec violence ces guerres causées par la folie meurtrière des hommes, et durant lesquelles selon lui s’affrontent le Bien (les Justes) et le Mal (les Intolérants).

Misères (premier livre)

Dans ce premier livre, d’Aubigné nous fait le portait de la France de son époque «Je veux peindre la France une mère affligée). Il met sous nos yeux l’état d’un royaume déchirée donc agonisante, dans un récit des violences, des persécutions, de l’intolérance et des souffrances… Il met en cause Catherine de Médicis qui détenait en ce moment le pouvoir, qu’il critique sans retenue, et au cardinal de Lorraine.

Extraits :

Puisqu’il faut s’attaquer aux légions de Rome,
Aux monstres d’Italie, il faudra faire comme
Hannibal, qui, par feux d’aigre humeur arrosez,
Se fendit un passage aux Alpes embrazez.
Mon courage de feu, mon humeur aigre et forte,
Au travers des sept monts fait breche au lieu de porte.
Je brise les rochers et le respect d’erreur
Qui fit douter Cæsar d’une vaine terreur.
Il vit Rome tremblante, affreuse, eschevelée,
Qui, en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée,
Tordant ses doigts, fermoit, deffendoit de ses mains

A Cæsar le chemin au lieu de ses germains.
Mais dessous les autels des idoles j’advise
Le visage meurtry de la captive Eglise,
Qui à sa delivrance (aux despens des hazards)
M’appelle, m’animant de ses trenchants regards.
Mes desirs sont des-ja volez outre la rive
Du Rubicon troublé ; que mon reste les suive
Par un chemin tout neuf, car je ne trouve pas
Qu’autre homme l’ait jamais escorché de ses pas.
Pour Mercures croisez, au lieu de Pyramides,
J’ay de jour le pilier, de nuict les feux pour guides.
Astres, secourez-moy ; ces chemins enlacez
Sont par l’antiquité des siecles effacez,
Si bien que l’herbe verde en ses sentiers accrüe
Est faicte une prairie espaisse, haute et drüe.
Là où estoient les feux des Prophetes plus vieux,
Je tends comme je puis le cordeau de mes yeux,
Puis je cours au matin, de ma jambe arrossée
J’esparpille à costé la premiere rosée,
Ne laissant après moy trace à mes successeurs
Que les reins tous ployez des inutiles fleurs,
Fleurs qui tombent si tost qu’un vray soleil les touche,
Ou que Dieu fenera par le vent de sa bouche… 
« O France désolée ! ô terre sanguinaire !
Non pas terre, mais cendre : ô mère ! si c’est mere
Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein,
Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main.
Tu leur donnes la vie, et dessous ta mammelle
S’esmeut des obstinez la sanglante querelle ;
Sur ton pis blanchissant ta race se debat,
Et le fruict de ton flanc faict le champ du combat. »
Je veux peindre la France une mere affligée,
Qui est entre ses bras de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tetins nourriciers ; puis, à force de coups
D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnoit à son besson l’usage :
Ce voleur acharné, cet Esau malheureux,
Faict degast du doux laict qui doibt nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frere la vie,
Il mesprise la sienne et n’en a plus d’envie ;
Lors son Jacob, pressé d’avoir jeusné meshuy,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennuy,
A la fin se defend, et sa juste colere
Rend à l’autre un combat dont le champ est la mere… 
Financiers, justiciers, qui opprimez de faim
Celuy qui vous faict naistre ou qui deffend le pain,
Soubs qui le laboureur s’abbreuve de ses larmes,
Qui souffrez mandier la main qui tient les armes,
Vous, ventre de la France, enflé de ses langueurs,
Faisant orgueil de vent, vous monstrez vos vigueurs.
Voyez la tragedie, abbaissez vos courages.
Vous n’estes spectateurs, vous estes personages :
Car encor vous pourriez contempler de bien loing
Une nef sans pouvoir luy aider au besoing,
Quand la mer l’engloutit, et pourriez de la rive,
En tournant vers le ciel la face demi-vive,
Plaindre sans secourir ce mal oisivement.
Mais quand, dedans la mer, la mer pareillement
Vous menace de mort, courez à la tempeste :
Car avec le vaisseau vostre ruine est preste.
La France donc encor est pareille au vaisseau
Qui, outragé des vents, des rochers et de l’eau.
Loge deux ennemis : l’un tient avec sa troupe
La proue, et l’autre a pris sa retraitte à la pouppe…
Protestassent mourants contre nous de leurs cris :
Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste;
J’appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste
Les violeurs de paix, les perfides parfaicts
Qui d’une salle cause amenent tels effects.
Là je vis estonné les cœurs impitoyables,
Je vis tomber l’effroy dessus les effroyables.
Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez
De ceux qui par la faim estaient morts enragez!
Et encore aujourd’huy, sous la loy de la guerre,
Les tygres vont bruslants les thresors de la terre,
Nostre commune mère; et le degast du pain
Au secours des lions ligue la pasle faim.
En ce point, lors que Dieu nous espanche une pluie,
Une manne de bleds, pour soustenir la vie,
L homme, crevant de rage et de noire fureur,
Devant les yeux esmeus de ce grand bien-faicteur,
Foule aux pieds ses bien-faicts en villenant sa grace,
Crache contre le Ciel, ce qui tourne en sa face…
 Les Princes (second livre):
Dans un style satirique, l’auteur dresse un tableau de mœurs et s’attaque violemment à la cour des Valois lieu de débauches et sans valeurs. La reine Catherine de Médicis est qualifiée de sorcière. Il se moque du roi Henri III qu’il qualifie de « un Roi femme ou bien un homme Reine ». Au passage il ne rate pas Charles IX, Henri II et les courtisans.
Extraits :
Un nouveau changement , un office nouveau,
D’un flatteur idiot faict un fin macquereau.
Nos anciens, amateurs de la franche justice ,
Avaient de fascheux noms nommé l’horrible vice :
Ils appelloient brigand ce qu’on dit entre nous
Homme qui s’accomode, et ce nom est plus doux;
Ils tenoient pour larron un qui faict son mesnage,
Pour poltron unfinet, qui prend son advantage;
Ils nommaient trahison ce qui est un ban tour ;
Ils appelloient putain une femme d’amour;
Ils nommaient macquereau un subtil personage
Qui sçait solliciter et porter un message.
Ce mot macquerelage est changé en poulets.
Nous faisons faire aux grands ce qu’eux à leurs valets ;
Nous honorons celuy qui entr’eux fut infâme;
Nul esprit n’est esprit, nulle ame n’est belle ame,
Au période infect de ce siècle tartu,
Qiii à ce poinct ne faict tourner toute vertu.
On cerche donc une ame et tranquille et modeste.
Pour sourdement cacher cette mourante peste ;
On cerche un esprit vif, subtil, malitieux.
Pour ouvrir les moiens et desnoller les nœuds,
La longue expérience assej n’y est experte;
Là souvent se prophane une langue diserte ;
L’éloquence, le luth et les vers les plus beaux,
Tout ce qui louoit Dieu, es mains des macquereaux
Change im pseaume en chanson, si bien qu’il n’y a chose
Sacrée à la vertu que le vice n’expose,
Ou le désir bruslant, ou la prompte fureur.
Ou le traistre plaisir faict errer nostre cœur,
Et quelque feu soudain promptement nous transporte
Dans le seuil des peche, trompej en toute sorte… 
Alix prophanes amours, et de mesmes couleurs
Dont ils servaient Sathan, infâmes basteleiirs.
Ils colorent encor leurs pompeuses prières
De fleurs de vieux païens et fables mensongères.
Ces escolliers d’erreur n’ont pas le style appris
Que l’Esprit de lumière apprend à nos esprits,
De queir oreille Dieu prend les phrases Jlattresses
Desquelles ces pipeurs flechissoient leurs maistresses.
Coiirbeaux enfariné, les colombes font choix
De vous, non à la plume, ains au son de la voix;
En vain vous desploie:harangue sur harangue,
Si vous ne prononce de Canaan la langue;
En vain vous commande, et reste esbahis
Qiie, désobéissants, vous n’estes obéis :
Car Dieu vousfaict sentir soubs vous, par plusieurs testes
En leur rébellion, que rebelles vous estes;
Vous secoile le joug du puissant roy des roys
Vous mesprise sa loy, on rnesprise vos loix !
Or, si mon sein, bouillant de crève-cœur extrême
Des taches de nos grands a tourné sur eux-mesme
L’œil de la vérité ; s’ils sont picque, repris.
Par le juste foiiet de mes aigres escrits,
Ne tire: pas de là, ô tyrans, vos loilanges.
Car vous leurs donne lustre, et pour vous ils sont anges ;
Entre vos noirs pèche:; ni a conformité ;
Hommes, ils n’ont bronché que par infirmité.
Et vous, comme jadis les bastards de la terre,
Blesse! le Sainct-Esprit et à Dieu faictes guerre.
Roys, que le vice noir asservit soubs ses loix.
Esclaves de pèche j, forçaires, non pas roys.
De vos affections, quelle fureur despite
Vous corrompt, vous esmeut, vous pousse et vous invite…
En autant de mal-heurs qu’un peuple misérable
Traine une triste vie en un temps lamentable ,
En autant de plaisirs les Roys voluptueux
Yvres dire et de sang, nagent luxurieux
Sur le sein des putains, et ce vice vulgaire
Commance désormais par l’usage à desplaire :
Et comme le péché qui le plus commun est
Sent par trop sa vertu, aux vicieux desplaist :
Le Prince est trop atteint de fascheuse sagesse
Qui n’est que le ruffien d’une sale Princesse :
Il n’est pas galand homme et n’en sçait pas asse
S’il n’a tous les bourdeaux de la Cour tracasse;
Il est compté pour sot s’il eschappe quelqu’une
Qii’il n’ait j à en desdain pour estre trop commune:
Mais pour avoir en Cour un renom grand et beau,
De son propre valet faut estre macquereau,
Esprouver toute chose et ha:çarder le reste,
Itnitant le premier, commettre double inceste.
Nul règne ne sera pour heureux estimé
Qiie son Prince ne soit moins craint et plus aymé,
Nul règne pour durer ne s’estime et se conte
S’il a prestres sans crainte et les femmes sans honte ,
S’il n’a loy sans faveur , un Roy sans compagnons.
Conseil sans estranger, cabinet sans mignons.
Ha! Sarmates raje: vous qui, estans sans Roys,
Ave: le droict pour roy, et vous-mesmes pour loix,
Qiii vous lie au bien, qui esloigne le vice
Pour amour de vertu sans crainte du supplice.
Quel abu vous poussa, pour venir de si loing
Priser ce mesprisé, lorsqu’il avoit besoing,
Pour couvrir son malheur, d’une telle advanture ?…
Pour sembler vertueux en peinture, ou bien comme
Un singe porte en soy quelque chose d’humain,
Aux gestes, au visage, aux pieds et à la main.
Ceux-là blasment toujours les affligés, les fuient.
Flattent les prospérants, s’en servent, s’en appuyent.
Ils ont veu des dangers asse:^ pour en conter,
Ils en content autant qu’il faut pour se vanter;
Lisants, ils ont pillé les poinctes pour escrire;
Ils sçavent, en jugeant, admirer ou soiisrire.
Louer tout froidement, si ce n’est pour du pain;
Renier son salut quand il y a du gain.
Barbets des favoris, premiers à les connoistre.
Singes des estime j, bon eschos de leur maistre:
Voilà à quel sçavoir il te faut limiter,
Qiie ton esprit ne puisse un Juppin irriter :
Il n’aime pas son juge, il le frappe en son ire;
Mais il est amoureux de cehiy qui l’admire.
Il reste que le corps, comme l’accoustrement,
Soit aux lois de la cour, marcher mignonnement.
Traîner les pieds, mener les bras, hocher la teste.
Pour branler à propos d’un pennache la crette,
Garnir et bas et haut de roses et de nœuds,
Les dents de muscadins, de poudre les cheveux ;
Fay-toy dedans la foule une importune voye,
Te montre ardent à voir affin que l’on te voye,
Lance regard^ tranchants pour estre regardé,
Le teint de blanc d’Espagne et de rouge fardé;
Que la main, que le sein y prennent leur partage ,
Couvre d’un parasol en esté ton visage.
Jette, comme effrayé, en femme quelque cris,
Mesprise ton effroy par un traistre sousris,
Fay le bègue, le las. d’une voi.v molle et claire…

La Chambre dorée (troisième livre) :

Satire dans la continuité des Princes. Les vices de la cour sont blâmés publiquement et sans vergogne. La chambre de justice du Parlement de Paris et sa « justice cannibale » et abjecte ne sont pas épargnées.  Ils qualifient les juges de magistrats corrompus «mangeurs d’hommes », qui  avalent leurs victimes innocentes

…Tu avais en sa main mis le glaive trenchant

Qui aujoird’ hiiy forcené en celle du meschant.

Remets ô Dieu! ta fille en ton propre héritage.

Le bon sente le bien, le meschant son ouvrage :
L’un reçoive le prix, l’autre le chastiment
Affin que devant toy chemine droictement
La terre cy-après : baisse en elle ta face,
Et par le poing me loge en ma première place. 
A ces viots intervient la blanche Pieté,
Qui de la terre ronde au haut du ciel voûté
En courroux s’envola ; de ses luisantes aisles
Elle accrut la lueur des voûtes éternelles :
Ses yeux estincelloient de feux et de courroux.
Elle s’avance à coup, elle tombe à genoux,
Et le juste despit qui sa belle ame affolle
Luy fit dire beaucoup en ce peu de parolle :
La terre est-elle pas ouvrage de ta main?
Elle se mesconnoist contre son souverain :
La félonne blasphème, et V aveugle insolente
S’endurcit et ne ploie à sa force puissante.
Tu la fis pour ta gloire, à ta gloire deffaicts
Celle qui m’a chassé. » Sur ce poinct vint la Paix,
La Paix, fille de Dieu : « J’ay la terre laissée
Qui me laisse, dit elle, et qui m’a deschassée :
Tout y est abbruty, tout est de moy quitté
En sommeil lestargic, d’une tranquillité
Que le monde chérit, et n’a pas connoissance
Qu’elle est fille d’enfer, guerre de conscience.
Fausse paix qui vouloit desrober mon manteau
Pour cacher dessoubs luy le fer et le couteau,
A porter dans le sein des agneaux de l’Eglise
Et la guerre et la mort qu’un nom de paix desguise. »…
A gauche avoit séance une vieille harpye
Qui entre ses genoux grommelait , accroupie,
Contoit et racontait, approchait de ses yeux
Noirs, petits, enfonce: les dans plus pretieux
Qu’elle recache aux plis de sa robbe rompue.
Ses os en mille endraicts repoussans sa chair niie.
D’ongles rogne crochus, son tappi tout cassé, 
A tout propos penchant, par elle estait dressé :
L’Avarice en mangeant est tousjaurs affamée.
La Justice à ses pieds, en pourtraict diffamée,
Luy sert de marchepied : là, soit à droict, à tort,
Le riche a la vengeance et le pauvre a la mort.
A son costé triomphe ime peste plus belle,
La jeune Ambition, folle et vaine cervelle,
A qui les yeux flambants, enfle, sortent du front
Impudent, enlevé, superbe, fer et rond,
Aux sourcils rehausse : la prudente et rusée
Se pare d’un manteau de toile d’or frisée,
Alors qu’elle trafcque, et praticque les yeux
Des dames, des galands et des luxurieux :
Incontinent plus simple elle vest, desguisée,
Un modeste maintien, sa manteline usée :…
Les satellites fiers tout autour arrenge:
Etouffoiènt de leurs cris les cris des afflige:
Puis les empoisonneurs des esprits et des âmes,
Ignorants, endurcis, conduisent jusqu’aux fiammes
Ceux qui portent de Christ en leurs membres la croix.
Ils la souffrent en chair on leur présente en bois.
De ces bouches d’ erreur les orgueilleux blasphèmes
Blessent V agneau lié plus fort que la mort mesmes.
Or, de peur qu’à ce poinct les esprits délivre,
Qui ne sont plus de crainte ou d’espoir enyvre,
Des-ja proches du ciel, lesquels par leur constance
Et le mespris du monde ont du ciel connoissance.
Comme cygnes mourants ne chantent doucement ,
Les subtils font mourir la voix premièrement.
Leur prière est muette, au Père seul s’envolle,
Gardans pour le loi’ier le cœur, non la parolle.
Mais ces hommes, cuidans avoir bien arresté
Le vray, par un bâillon preschent la vérité.
La vérité du ciel ne fut onc bâillonnée,
Et cette race a veu qui l’a plus estonnée
Que Dieu à ses tesmoings a donné maintefois
La langue estant couppée une céleste voix :
Merveilles qui n’ont pas esté au siècle vaines…
Posséda par la paix ce qu’en guerre il conquit ;
Soubs luy le Rédempteur , le seul juste naquit.
Les Brutes, Scipions, Pompées et Fabies,
Qiii de Rome prenaient les causes et les vies
Des orphelins d’yEgypte, et desvefves qu’un roi
Des Bactres veut priver de ce que veut la loy.
Justinian se void, législateur severe,
Qiii clost la troupe avec Antonin et Severe.
Les Adrians, Trajans, seraient bien de ce rang
S’ils ne s’estaient poilus des fidèles au sang.
J’en voy qui, n’aiants point les sainctes loix pour guides,
Furent justes mondains : ceux-là sont les Druydes.
Charlemaigne s’esgaie entre ces vieux François,
Les Saliens, autheurs de nos plus sainctes loix,
Loix que je voy briser en deux siècles infâmes,
Qiiand les masles seront plus lasches que les femmes,
Qiiand on verra les lis en pillules changer,
Le Tusque estre Gaulais, le François estranger
De ces premiers Gaulois entre les mains fidelles
Les princes estrangers déposaient leurs querelles,
Les proce plus doubteux, et mesmes ceux en quay
Il avaient pour partie et la France et le Ray.
Voicy venir après des modernes la bande,
Qui plus elle est moderne et moins se trouve grande.
Que rares sont ceux-là qui font, au grand besoing.
De l’outragé servir l’addresse du tesmoing!
Vous y voie encor un viel juge d’Alsace
Auquel l’amy privé ne peut trouver de grâce
Du perfide larcin que, par un lasche tour.
Ce Daniel second mit de la nuict au jour.
La Bourgogne a son duc qui, de ruse secrette.
Employé un chicaneur pour estouffer sa debte:…
Les Feux (quatrième livre):
Chant poétique tragique caractérisé par le parti pris anticatholique de l’auteur, il nous plonge dans l’actualité de l’époque. Les Feux dressent un sombre tableau des guerres civiles, ils nous font découvrir les persécutions et les bûchers,  les massacres commis sur les protestants.
Extraits:  
La pitié de leurs y eux ; ils viennent remonter
La géhenne, tourmente en voulant tourmenter ,
Ils dissipent les os, les tendons et les veines,
Mais ils ne touchent point à ïame par les géhennes :
La foy demeure ferme, et le secours de Dieu
Mit les tourments à part, le corps en autre lieu ;
Sa plainte seulement encor ne fut ou’ie
Hors l’ame, toute force en elle esvanouie.
Le corps fut emporté des prisons comme mort ;
Les membres deffaillants, l’esprit devint plus fort.
Du lict elle instruisit et consola ses frères
Du discours animé de ses douces misères ,
La vie la reprit, et la prison aussy ;
Elle acheva le tout, car aussy tost voicy,
Pour du faux justicier couronner l’injustice,
De gloire le ynartyr, on dresse le supplice.
Quatre martyrs trembloient au nom mesme du feu,
Elle leur départit des présents de son Dieu ;
Avec son ame encor elle mena ces âmes
Pour du feu de sa foy vaincre les autres fiâmes.
« Oii est ton aiguillon? oii est ce grand effort?
O Mort! oîi est ton bras ? [disoit-elle à la mort.)
Oii est ton front hideux duquel tu espouventes
Les hures des sangliers, les bestes ravissantes?
Mais c’est ta gloire, ô Dieu! Il n’y a rien de fort
Que toy, qui sçais tiler la peine avec la mort.
Voicy les yeux ouverts, voicy son beau visage;
Frères, ne tremble’:! pas; courage, amis, courage ! y
[Elle disoit ainsy) et le feu violent
Ne brusloit pas encor son cœur en la bruslant ;
Il court par ses coste ; enfin, léger, il voile
Porter dedans le Ciel et l’ame et la parolle….
Son visage liiisit de nouvelle beauté
Qiiatid l’arrest luy fut Icu, le bourreau présenté,
Deux qui Vaccompagnoient furent presse de tendre
Leurs langues au couteau; ils les vouloient deffendre
Aux termes de l’arrest : elle les mit d’accord.
Disant : « Le tout de nous est sacré à la mort :
N’est-ce pas bien raison que les heureuses langues
Qui parlent avec Dieu, qui portent les harangues
Au sein de l’Eternel, ces organes que Dieu
Tient pour les instruments de sa gloire en ce lieu,
Qii’elles, quand tout le corps à Dieu se sacrifie,
Sautent dessus l’autel pour la première hostie?
Nos regards parleront, nos langues sont bien peu
Pour V esprit qui s’explicque en des langues de feu. »
Les trois donnent leur langue et la voix on leur bousche :
Les parolles de feu sortirent de leur bouche ;
Chaque goutte de sang que le vent fit voiler
Porta le nom de Dieu et au cœur vint parler,
Leurs regards violents engraverent leurs celles
Aux cœurs des assistans, hors-mis des infidelles…
Le tyran des esprits veut nos langues changer
Nous forçant de prier en langage estranger :
L’esprit distributeur des langues nous appelle
A prier seulement en langue naturelle.
C’est cacher la chandelle en secret soubs un niuy :
Qui ne s’explicque pas est barbare à autruy.
Mais nous volons bien pis en l’ignorance extrême
Que qui ne s’entend pas est barbare à soy-mesme.
« O chrestiens! choisisse: vous voie d’un costé
Le mensonge puissant., d’autre la vérité :
D’une des parts honneur, la vie et recompense ;
De l’autre, la première et dernière sentence :
Soie:; libres ou serfs soubs les dernières loix
Oii du vray ou du faux, pour 7noy,fayfaict le choix.
Vien, Evangille vray, va-t’en, fausse doctrine.
Vive Christ, vive Christ! et meure Montalchine! »
Les peuples, tous esyneus, commariçoient à troubler :
Il jette gayement ses deux torches en l’air.
Demande les liens, et cette ame ordonnée
Pour l’estouffer de nuict, triomphe la journée.
Tels furent de ce siècle, en Syon., les agneaux
Arme de la prière, et non point des couteaux :
Voicy un autre temps, quand des pleurs et des larmes
Israël irrité courut aux justes armes.
On vint des feux aux fers; lors il s’en trouva peu
Qui, des lions agneaux, vinssent du fer au feu :
En voicy qui la peau dujier lion posèrent ,
Et celle des brebis encores espouserent.
Vous, Gastine et Croquet, sorte:; de vos tombeaux ;
Icy je plauteray vos chefs luisants et beaux :
Au milieu de vous deux je Icgeray l’enfance
De vostre commun fils, beau mirouer de constance…
Est-ce mal achever de piller tant de cœurs
Dedans les seins tremblants des pasles spectateurs?
Nous avons veu lesj’ruicts et ceux que cette escale
Fit, en Rome, quitter et Rome et son idole.
Our, mais c’est desespoir, avoir la liberté
En ses mains et choisir une captivité.
Les trois enfants vivaient libres et à leur ayse :
Mais Vaise leur fut moins douce que la fournaise.
On refusait la mort à ces premiers chrestiens
Qiii recherchaient la mort sans fers et sans liens :
Faut, mis en liberté d’un coup du ciel, refuse
La douce liberté. Qui est-ce qui V accuse?
Apprene:;, cœurs transis, esprits lents, juges froids,
A prendre loy d’enhaut, non y donner des laix :
Admire: le secret que l’an ne peut comprendre :
En loiiant Dieu, jelte des fleurs sur cette cendre.
Ce tesmoing endura du peuple esmen les coups,
Il fut laissé pour mort, non esmen de courroux.
Et puis voyant ccrcher des peines plus subtiles,
Et rengreger sa peine, il dit : « Cerche, Perilles :
Cerche: quelques tourments longs et ingénieux ,
Le coup de l’Eternel n’en paroistra que mieux :
Mon ame, contre qui la mort n’est gueres forte,
Aime à la mettre bas de quelque brave sorte. »
Sur un asne on le lie, et six torches en feu
Le vont de rite en rite asseichant peu à peu.
On brusle tout prernier et sa bouche et sa langue :
A un des bouttefeux il fit cette harangue :
« Tu n’auras pas l’esprit : Qui t’a, chetif appris
Que Dieu n’entendra point les voix de nos esprits? »
Les flambeau.x traversaient les deux jolies rosties
Qu’on entendit : Seigneur, pardonne à leurs foUies :…
Les Fers (cinquième livre):
Tout comme les Feux, les Fers dressent un sombre tableau des guerres de religions. On découvre les massacres commis par les catholiques, notamment ceux de la nuit de la Saint-Barthélémy (le 24 août 1572). Si les feux symbolisent les bûchers pour faire consumer les martyrs de la foi protestante, les Fers représentent les instruments du supplice. 
Extraits
…Je te permets, Satan {dit l’Eternel alors).
D’esteindre par le fer la plus-part de leur corps :
Faj’, selon ton dessein, les aines réservées,
Qiii sont en mon conseil, avant le temps sauvées.
Ton filet n’enclurra que les abandonne:
Qui furent ne:; pour toy premier que /eussent ne:
Mes champions vainqueurs, vaisseaux de ma victoire,
Feront servir ta ruse et ta peine à ma gloire. »
Le ciel pur se fendit ; se fendant, il eslance
Ceste peste du ciel aux pestes de la France :
Il trouble tout, passant : car, à son devaller,
Son précipice esmeut les malices de l’air.
Leur donne pour tambour et chamade un tonnerre :
L’air qui estoit en paix confus se trouve en guerre :
Les esprits des humains, agite-; de fureurs ,…
Remarquaient aisément les batailles, les bandes,
Les personnes à part et petites et grandes.
Ceux qui de tels combats passèrent dans les deux,
Des yeux de leurs esprits voient des autres j-eux :
Dieu 7net en cette main la plume pour escrire
Oii un jour il mettra le glaive de son ire.
Les conseils plus secrets, les heures et les jours ,
Les actes et le temps sont par soigneux discours
Adjouste au pinceau : jamais à la mémoire
Ne fut si doctement sacrée une autre histoire :
Car le temps s’y distingue, et tout l’ordre des faicts
Est si par/aictement par les Anges parfaicts
Escrit, déduit, compté, que par les mains sçavantes
Les plus vieilles saisons encor luy sont présentes.
La fureur, l’ignorance, un prince redoubté,
Ne font en ces discours tort à la vérité…
Le premier vous présente une aveugle Bellone
Qui s’irrite de soy, contre soy s’enfellonne,
Ne souffre rien d’entier, veut tout voir à morceaux.
On la void deschirer de ses ongles les peaux;
Ses cheveux gris, sans loy, sont sanglantes vipères
Qui lui crèvent le sein, dos et ventre d’ulcères.
Tant de coups qu’ils ne font qu’une playe en son corps.
La louve boit son sang, et faict son pain de morts…
Pour passage de mort, marqué de cramoisi;
La funeste vallée à tant d’agneaux meurtrière,
Pour jamais gardera le titre de Misère.
Et tes quatre bourreaux porteront sur leur front
Leur part de l’infamie et de l’horreur du pont,
Pont, qui eus pour ta part quatre cents précipices,
Seine veut engloutir, louve, tes édifices.
Une fatale nuict en demande huict cents,
Et veut aux criminels mesler les innocents.
Qui marche au premier rang des hosties rangées?
Qui prendra le devant des brebis esgarées ?
Ton nom demeure vif ton beau teinct est terny.
Piteuse, diligente et dévote Yverny,
Hostesse à l’estranger, des pauvres ausmoniere,
Garde de l’hospital, des prisons tresoriere.
Point ne t’a cet habit de nonain garenty,
D’un patin incarnat trahy et démenti :
Car Dieu n’approuva pas que sa brebis d’eslite
Devestit le mondain pour vestir l’hypocrite ;
Et quand il veut tirer du sepulchre les siens,
Il ne veut rien de salle à conférer ses biens.
Mais qu’est-ce que je voy?
Un chef qui s’entortille,
Par les volans cheveux, autour d’une cheville
Dupont tragicque, un mort qui semble encore beau,
Bien que pasle et transi demi caché en l’eau;
Ses cheveux, arrestans le premier précipice.
Lèvent le front en haut, qui demande justice.
Non, ce n’est pas ce poinct que le corps suspendu,
Par im sort bien conduit, a deux jours attendu;
C’est un sein bien aimé qui trahie encor en vie
Ce qu’attend l’autre sein pour chère compagnie.
Aussy voy-je mener le mary condamné,…
Estrangers irrite:, à qui sont les François
Abomination, pour Dieu, faictes le choix
De celuy qu’on trahit et de celuy qui tue ;
Ne caresse:; che vous d’une pareille veuë
Le chien fidel et doux et le chien enragé,
L’atheiste affligeant., le chrestien affligé.
Nous sommes pleins de sang, l’un en perd, l’autre en tire,
L’un est persécuteur, l’autre endure martyre :
Regarde qui reçoit ou qui donne le coup :
Ne crie sur l’agneau, quand vous crie:; au loup.
Vene, justes vengeurs, vienne toute la terre.
A ces Cdins français , d’une mortelle guerre ,
Redemander le sang de leurs frères occis…

Vengeances (sixième livre):

Comme le titre l’indique, Théodore Agrippa d’Aubigné appelle dans ce chant les huguenots à continuer de se battre et d’y croire pour qu’enfin la vengeance se réalise. Il les implore à refuser la paix de compromission. Pour les encourager il montre que depuis l’origine du monde, Dieu a toujours été du côté des persécutés de l’Eglise.

Extraits:

… Sans fiel et sarjs venin ; donc, qui sera-ce, ôDieu,

Qiii en des lieux si laids tiendra un si beau lieu?
Les enfants de ce siècle ont Satan pour nourrice,
On berce en leurs berceaux les enfants et le vice,
Nos mères ont du vice avec nous accouché,
Et en nous concevant ont conceu le péché.
Que si d’entre les morts, père, tu as envie
De rn’esveiller, il faut mettre à bas l autre vie,
Par la mort d’un exil,fay-moy revivre à toy;
Séparé des meschants, separe-moy de moy ;
D’un sainct enthousiasme appelle au ciel mon ame,
Mets au lieu de ma langue une langue de flamme.
Que je ne sois qu’organe à la céleste voix
Qui l’oreille et le cœur anime des François :
Qu’il n’y ait sourd rocher qui entre les deux pôles
N’entende clairement magnificques parolles
Du nom de Dieu : i’escris à ce nom triomphant
Les songes d’un vieillard, les fureurs d’un enfant.
L’esprit de vérité despouille de mensonges
Ces fermes visions, ces véritables songes :
Que le haut ciel s’accorde en douces unissons
A la saincte fureur de mes vives chansons…
Quand Dieu frappe l’oreille, et l’oreille n’est preste
D’aller toucher au cœur. Dieu nous frappe la teste :
Qui ne frémit aux sons des tonnerres grondans
Frémira quelque jour d’un grincement de dents.
Icy le vain lecteur des-jà en l’air s’esgare;
L’esprit mal préparé, fantastic, se prépare
A voir quelques discours de monstres invente.
Un spectre imaginé aux diverses clarté:
Qu’un nuage conçoit, quand un rayon le touche
Du soleil cramoisy, quibi ar’e se couche :
Mon cœur voulait veiller, je l’avois endormi :
Mon esprit de ce siècle estoit bien ennemr.
Mais, au lieu d\iller faire au combat son office,
Satan le destournoit au grand chemin du vice :
Je m’enfuiois de Dieu, mais il enfia la mer,
M’ abisma plusieurs fois sans du tout m’abismer :
J’ay veu des creux enfers la caverne profonde ,
J’ar esté balancé des orages du monde;
Aux tourbillons venteux des guerres et des cours.
I Insolent, fay usé ma jeunesse et mes jours :
Je me suis pieu au fer, David m’est un exemple
I Que qui verse le sang ne bastit pas le temple : m
I J’ay adoré les rois, servi la vanité,
I Estouffé dans mon sein le feu de vérité;
J’ay esté par les miens précipité dans l’onde
Le danger m’a sauvé en sa panse profonde,
Un monstre de labeurs à ce coup m’a craché
Aux rives de la mer, tout souillé de péché.
J’ayfaiet des cabinets soubs espérances vertes,
Qiii ont esté bien tost mortes et descouvertes,
Quand le ver de l’envie a percé de douleurs
Le quicajon seiche pour jnenvojer ailleurs.
Tousjours tels Simeisfont aux Davids la guerre
Et sortent des vils creux d’une trop grasse terre
Pour d’un air tout pourry, d’un gosier enragé
Infecter le plus pur, sauter sur l’affligé :
Le doigt de Dieu me lève, et lame encore vive
M’anime à guerroyer la puante Ninive;
Ninive qui n’aura sac ne gemissonent,
Pour changer le grand Dieu qui n’a de changement.
Voicr l’Eglise encor en son enfance tendre,
Satan ne fallit pas d’essayer à surprendre…
Armé contre le ciel, sentît en mesme sorte
La vermine d’Hcrode encore n’estre morte.
Périssant mi-mangé , de son dernier trespas
Les propos les derniers furent : « Ne dictes pas
La façon de mes maux à ceux qui Christ advoiient ;
Que Dieu, mon ennemy, mes ennemis ne loi’ient.n
Tyrans, vous dresserez sinon au Ciel les yeux ,
Au moins l’air sentira hérisser vo cheveux.
Si quelqu’un d’entre vous à quelque heure contemple
Du vieux Valerian le spécieux exemple ,
N’agueres empereur d’un empire si beau ,
Aussy t’ost marchepied , le fangeux escabeau
Du Perse Sapore. Quand cet abominable
Avait sa face en bas, au montoiier de l’estable,
Se souvenoit-il point qu’il avoit tant de fois
Des chrestiens prosterne^ mesprisé tant de voix;
Que son front eslevé , si voisin de la terre,
Contre lefil de Dieu avoit osé la guerre;
Que ces mains , ores pieds , n avoient faict leur devoir
Lors qu’elles emploioient contre Dieu leur pouvoir?
Princes , qui manie^ dedans rof mains impures
Au lieu de la justice une fange d’ordures.
Ou qui, s’il faut ouvrer les ploie dans vos seins,
Voyel de quel mestier devindrent ces deux mains :
Elles changeaient d’usage en traictant l’injustice ,
La justice de Dieu a changé leur office.
Plus luy debvoit peser sang sur sang, mal sur mal ,
Que ce roy sur son dos qui montait à cheval ,
Qui en fin l’escorcha, vif le despou’illant , comme
Vif il fut despoiiillé des sentiments de l’homme.
Le haut Ciel t’advertit , pervers Aurelian;
Le tonnerre parla , ô Dioclctian;…
Pour un péché pareil , mesme peine évidente
Brusla Pont-cher, l’ardent chef de la chambre ardente.
L’ardeur de cettuy-cy se vid venir à l’œil.
La mort entre le cœur et le bout de l’orteil
Fit sept divers logis , et comme par tranchées
Partage l’assiégé; ses deux jambes haschées ,
Et ses cuisses après servirent de sept forts;
En repoussant la mort , il endura sept morts,
L’evesque Castelan , qui, d’une froideur lente,
Cachoit- un cœur bruslant de haine violente ,
Qiii , sans colère , usoit de flammes et de fer,
Qui pour dix mille morts n’eust daigné s’eschauffer.
Ce fier doux en propos , cet humble de col roide ,
Jugeoit au feu si chaud d’ une façon si froide :
L’une moitié de luy se glaça de froideur,
L’autre moitié fuma d’une mortelle ardeur.
Voye quels justes poids . quelles justes balances
Balancent dans les mains des célestes vengeances ,
Vengeances qui du ciel descendent à propos ,
Qui entendent du ciel , qui ouirent les mots
De l’imposteur Picard, duquel à la semonce
La mort courut soudain pour luy faire response :
« Vien , mort , vien , prompte mort [ce disait l’effronté).
Si j’ay rien prononcé que saincte vérité ,
Venge ou approuve Dieu , le faux ou véritable. »
La mort se resveilla , frappa le détestable
Dans la chaire d’erreur : quatre mille auditeurs ,
De ce grand coup du ciel abbrutis spectateurs ,
N’eurent pas pour ouir de fidelles oreilles
Et n’eurent des vrays yeux pour en voir les merveilles.
Lambert, inquisiteur ainsy en blasphémant
Demeura bouche ouverte , emporté au couvent ,…
Troubler tout l’univers pour ceux qui l’ont troublé :
D’un diable emplir le corps d’un esprit endiablé :
A qui espère au mal arracher l’espérance;
Aux prudents contre Dieu la vie et la prudence:
Oster la voix à ceux qui blasphemoient si fort;
S’ils adjuroient la mort leur envoyer la mort;
Trancher ceux à morceaux qui detranchoient l’Eglise :
Aux exquis inventeurs donner la peine exquise ;
Frapper les froids meschants d’ une froide langueur ;
Embraser les ardents d’une bouillante ardeur :
Brider ceux qui bridoient la loiiange divine ;
La vermine du puits estouffer de vermine ;
Rendre dedans le sqng les sanglants submerge;
Livrer le loup au loup , le fol aux enragej;
Pour celuy qui enfloit le cours d’une harangue
Contre Dieu , Vestouffer d’une enflure de langue?
J’ay crainte, mon lecteur, que tes esprits, lasse
De mes tragicques sens , ayent dict : C’est asse I
Certes , ce seroit trop si no ameres plaintes
Vous contoient des romans les charmer esses feintes.
Je n’escris point à vous, enfants de vanité ,
Mais receve: de moi., ettfants de vérité ,
Ainsy qu’en un faisceau les terreurs demi-vives ,
Testaments d’Antioch, repentances tardives ,
Le sçavoir prophané , les souspirs de Spera
Qui sentit ses forfaicts et s’en désespéra…

Jugement (septième livre):

Dans le Jugement Agrippa en appelle également à la colère divine, invoquant Dieu pour juger et punir les coupables.  C’est l’ultime recours, qui s’achève par la résurrection de la chair après la destruction du monde. Les protestants triomphent enfin, dans ce jugement dernier des criminels de guerre.

D’Aubigné rend hommage aux huguenots qui sont restés fidèles à leur cause, et fustige avec véhémence ce qui se sont montrés prudents ou pire encore les lâches qui se sont rendus à la cour.

Extraits:

Vo pères sortiront des tombeaux effroyables ; 
Leurs images au moins paroistront vénérables 
A vos sens abbattus, et vous verre: le sang  » 
Qui mesle sur leurs chefs les touffes de poil blanc, 
Du poil blanc hérissé de vos poltronneries;

Ces morts reprocheront le présent de vos vies.
En lavant, pour disner avec ces inhumains,
Ces pères saisiront vos inutiles mains
En disant : « Voy-tu pas que tes mains fainéantes
Lavent soub: celles-là qui, de mon sang gouttantes.
Se purgent dessus toy et versent mon courroux
Sur ta vilaine peau, qui se lave dessous ?
Ceux qui ont retranché les honteuses parties.
Les oreilles, les ne, en triomphe des vies,
En ont f ai et les cordons des infâmes chappeaux ,
Les enfans de ceux-là caressent tels bourreaux!
esclave coquin! celuy que tu salues
De ce puant chappeau espouvante les ri’ies
Et te saliie en serf : un esclave de cœur,
N’achepteroit sa vie à tant de deshonneur… 
Vous, barbares cite, quitte le nom de France
Attendants les esprits de la haute vengeance :
Vous qui de faux parfums enfumastes Leté ,
Qui de si bas ave: pu le ciel irriter,
Il faut que ces vengeurs en vous justice rendent
Que pour les recevoir vos murailles se fendent
Et comme en Hiericho vos bastions soient mis
En poudre aux yeux, aux voix des braves ennemis.
Sanglantes cite {Sodomes aveuglées),
Qui, d’aveugles courroux contre Dieu desreiglées,
N’ave transjy d’horreur aux visages transis,
Puantes de la chair, du sang de mes occis. »
Entre toutes, Paris, Dieu en son cœur imprime
Tes enfans qui crioient sur la Hierosolyme,
A ce funeste jour que Von la destruisoit.
L Eternel se souvient que chacun d’eu.v disait :
« A sac, l’Eglise, à sac, qu’elle soit embrasée
« Et jusqu’au dernier pied des fondements ra^ée! »
Mais tu seras un jour labourée en sillons,
Babel, où l’on verra les os et les charbons,
Reste de ton palais et de ton marbre en cendre.
Bien heureux Vestranger qui te sçaura bien rendre
La rouge cruauté que tu as sçeu cercher;
Juste le reistre noir, volant pour arracher
Tes enfans acharne^ à ta mamelle impure,
Pour les froisser brise^ contre la pierre dure;
Maudit sera lefruict que tu tiens en tes bras,
Dieu maudira du ciel ce que tu béniras :
Puante jusqu’au ciel, l’œil de Dieu te déteste,
Il attache à ton dos la dévorante peste
Et le glaive et la faim dont il fera mourir
Ta jeunesse et ton nom pour tout jamais périr…
Voicy le grand herault d’une estrange nouvelle,
Le messager de mort, mais de mort éternelle.
Qui se cache? qui fuit devant les yeux de Dieu?
Vous, Gains fugitifs, oîi trouvere’^-vous lieu?
Quand vous aurie^ les vents colley soubs vos aisselles
Ou quand Vanbe du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre la mer., vous enlever la nile,
Vous nefuirie^ de Dieu ni le doigt ni la veile.
Or voicy les lyons de torches accule:
Les ours à ne^ perce^f, les loups emmu^ele^ :
Tout s’eslève contre eux : les beauté^ de Nature,
Que leur rage troubla de venin et d’ordure,
Se confrontent en mire et se lèvent contr’eux.
Cl Pourquoy [dira le Feu) ave:^-vous de mes feux.
Qui n estaient ordonne^ qu’à l’usage de vie,
Faict des bourreaux, valets de vostre tyrannie? »
L’Air encor une fois contr’eux se troublera,
Justice au juge sainct, trouble, demandera,
Disant : « Pourquoy, tyrans et furieuses bestes,
M’ empoisonnastes-vous de charongnes, de pestes,
Des corps de vos meurtris? Pourquoy, diront les Eaux.
Changeastes-vous en sang l’argent de nos ruisseaux? »
Les Monts, qui ont ridé le front à vos supplices :
« Pourquoy nous ave^-vous rendu vos précipices?
– Pourquoy nous ave^-vous, diront les Arbres, faicts.
D’arbres délicieux, exécrables gibets? » …
Lame du premier homme estait ame vivante,
Celle des triomphais sera vivifiante -,
Adam pouvait pécher et du péché périr,
Les saincts ne sont subjets à pécher ni mourir.
Les saincts ont tout; Adam receut quelque défense,
Satan put le tenter ; il sera sans puissance.
Les esleus sçauront tout, puis que celuy qui n’eut
Un estre si parfaict toute chose connut.
Diray-je plus ? à l’heur de cette souvenance,
Rien n’ostera ï acier des ciseaux de l’absence.
Le triomphant estât sera franc anobly
Des larecins du temps, des ongles de Voubly :
Si que la connaissance et parfaicte et seconde
Passera de beaucoup celle qui fut au monde.
Là sont frais et présents les bienfaicts, les discours,
Et les plus chauds pensers , fusils de nos atnours.
Ains} », dedans la vie immortelle et seconde
Nous aurons bien les sens que nous eusnies au monde,
Mais, estans d’actes purs, ils seront d’action
Et ne pourront souffrir infirme passion :
Purs en siibject, très purs en Dieu, ils iront prendre
Le voir, l’odeur, le goust, le toucher et l’entendre ;
Au visage de Dieu seront nos saincts plaisirs.
Dans le sein d’ Abraham fleuriront nos désirs,
Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence.
Car lesfruicts et les fleurs n’y font qu’une naissance…

Histoire Universelle

(1516 puis révisée et complétée après 1520):

Avec son Histoire Universelle à laquelle il consacre près de trente ans de sa vie (1595 à 1522), d’Aubigné nous plonge encore dans les guerres de religions de 1550 à 1601 auxquelles il est souvent mêlé. Ecrit à la demande du roi Henri IV selon lui, le contenu est plus modéré et apaisé que les Tragiques. Il fait l’effort de ne pas juger les hommes et les choses du point de vue d’un protestant. Mais malgré son souci d’impartialité qui paraît de bonne foi, son livre est condamné en 1620 et brûlé pour apologie du protestantisme.

En historien d’Aubigné recueille surtout les éléments, favorables aux protestants, dans un monde où la Providence a commencé son œuvre dans un projet divin. Il le fait certes comme un soldat témoin du terrain des affrontements, mais son argumentation valorise plutôt le parti protestant à qui il accorde une légitimité guerrière. Dans l’Histoire Universelle l’auteur fait d’abord appel à ses propres souvenirs et aux témoignages oraux. Ils puisent également ses informations dans les écrits tels que Histoire de France de la Popelière, Historia sui temporis de De Thou et des mémoires manuscrits transmis notamment par des capitaines. Alors que la pacification est accompagnée de l’instauration d’une histoire officielle du royaume, l’auteur cherche à faire celle des protestants dont il est devenu l’âme incorruptible et irréductible.

L’ouvrage, dans lequel on relève des imperfections dans la topographie et la chronologie des événements, est composé de trois parties. La première concerne les guerres menées par Louis de Bourbon,  prince de Condé, et l’amiral Coligny de 1553 à 1570. On y retiendra notamment la femme de Coligny exhortant son mari à engager la lutte armée, ou encore les cruautés d’Eric XIV. La seconde va des préludes du massacre de la Saint-Barthélemy (1572) en 1571, jusqu’ aux premiers succès de la Ligue en 1576. La dernière retrace l’histoire de la Ligue et nous mène jusqu’à la complète pacification de la France et la promulgation de l’Édit de Nantes signé par Henri IV le 13 avril 1598. Cet Edit marque la victoire enfin de la tolérance, faisant de la  France le premier royaume d’Europe où la religion du roi n’est pas imposée officiellement au peuple.

L’auteur nous laisse des détails intéressants sur les derniers Valois, notamment Henri IV et son entourage, analysant profondément la politique royale. La richesse et la précision des faits de guerre rapportés en font une œuvre capitale pour la connaissance des maux infligés au royaume par ce conflit, l’armement utilisé, les sièges, les tactiques de guerre, la mentalité des combattants … Fait nouveau chez d’Aubigné, il ne justifie pas les succès et les revers des uns et des autres par des considérations théologiques. Mieux encore il n’épargne pas ses coreligionnaires, quand ils sont responsables de certaines guerres et des violence dont ils sont coupables. Il n’hésite pas signaler les qualités humaines et guerrières de certain catholiques. Mais par moment le naturel revient au galop, peut-être à son insu, et l’on redécouvre l’ardent défenseur de la cause des calvinistes.

Extraits:

Trois puissants fleaux de Dieu furent en mesmes temps desploiez sur la France Occidentale ; car la famine et la peste s’ameuterent à la guerre, dequoi parut à S. Jean d’Angeli un tableau digne de mémoire, lors que cette ville n’avoit pas pour habitant que la guette du clocher, tout le reste du peuple aiant fait des maisons de ses linteux sur la contr’escarpe et dans le Sosse. Or avant que les Refformez du païs seussent aucunes nouvelles de leur Princes et Grands, emportez par la tempeste que nous avons descrite en la grande et petitte Bretagne : ils en eurent certaines et proches de la premiere armee qu’on leur envoioit sur les bras.

Elle fut pour le Duc de Maienne, composee de douze copagnees d’Ordonnance, qui faisoient 800 lances, 400 Italiens ou Alboinois, 900 Reitres, de fix à 7000 fantacins Francois, 5500 Suisses, et puis la Noblesse volontaire qui se joignit à l’armee depuis le port de Pilespar amour de leur parti et du Duc. Son artillerie fut de seize canons de batterie, le tout equipé et paié, non à la faveur, mais à la crainte, qui leur vallois bien autant…

Encor que l’entreprise sur Salusses par le Duc de Savoie soit de ce departement, nous la garderons pour ne faire point à deux fois du succes : en arrestant ce chapitre aux affaires du dedans : premierement de Marseille, où au commencement d’Avril 1585. Daries second Consul, et le capitaine Boniface dit Cabanes, esmeurent le peuple; commencerent par le meurtre du general des finances Boniface frere du capitaine, qui lui presenta un paquet du grand Prieur, le premier coup de poignard donné comme le general baisoit ; de là en criant l’Eglise, ils mettét tous les Refformez qu’il peurent empoigner, prisonniers à la tour S.Jean ; le lendemain en tirent cinq, deux desquels s’apeloient Chiousse et l’Ambaleur ; ceux là aians refusé d’aller à la Messe furent trainez par les ruës, massacrez par la canaille, et leur corps jetez par-dessus les murailles à la veuë des autres prisoniers, à fin qu’ils pensassent à eux…

Un trompette du Prince de Condé raconta au bois de l’Espau au gentil homme de qui nous avons parlé, comment le Roi de Navarre sur un avis incertain que le Duc de Ioieuse s’en alloit à la Cour avoit passé le marais avec 250 chevaux et 400 harquebusiers à cheval, le compagnon à cette nouvelle prend le chemin de Fontenai ; d’où son maistre estoit desja parti et avance jusques à la Chastaignerais : là il le trouve montant à cheval pour s’en retourner, mais lui aiant fait part du profit de ses yeux et de ses oreilles, ce Prince reprend le chemin d’Eryaut, et n’est pas plustost à la plene que ses coureurs lui envoient des prisonniers de la cornette blanche : aiant apris par eux comment leur troupe et les gardes de leur Chef marchoient devant eux pour le logis d’Antoigni, voila Arambure depesché avec la troupe qu’il commandoit, et Cherboniere avec ce qu’il avoit d’harquebusiers à cheval, cela suivi d eloin alla fondre dans la bourgade sur le debrider, Aranbure dans le logis du Marquis de Reinel qu’il prit prisonnier…  

Voila une bataille avec ses petites oyes ; si quelqu’un les trouve trop recherchees (après lui avoir dit qu’il qu’il n’y a rien qui porte leçon) je le renvoie à ceux qui amplissent leur livres de registres de procés, qui partaget les habillements d’un executé, marquent ce qu’à emporté le valet du bourreau, et autres choses de mesmes valeur. En suivant doc ce qui est du mestier, au lieu que nous avons marqué ailleurs l’usage des victoires, nous devons à la vérité l’abus de cette-ci. Ce fut un grand mescontentement à tous les capitaines Ress. Quand le Roi de Navare, n’aiant donné que le lendemain à voir son gain, mesprisant les villes de Xainctong et de Poictou, qui ne lui pouvoient manquer, ou selon le desir de plusieurs, d’aller tendre la main à son armee estrangere, qui dés lors aprochoit le riviere de Loire, il donna toutes ces paroles au vent, et sa victoire à l’amour ; car avec une troupe de cavalerie il perça toute la gascongne pour aller porter drapeaux…    

La Confession catholique du Sieur de Sancy, 

et déclaration des causes tant d’état que de religion qui l’ont mu à se remettre au giron de l’Eglise romaine 

( vers 1597 mais publié pour la première fois en 1660)

Porteuse d’informations sur les oppositions religieuses dans la France du XVIe siècle situées en plus dans l’espace et le temps, cette satire est considérée comme un texte historique. Cette fois, elle cible trois personnages historiques importants: Nicolas de Harlay (seigneur de Sancy), huguenot converti au catholicisme, le cardinal-poète Davy du Perron (le « Grand Convertisseur » sans morale) et le roi converti (renégat) Henri IV. D’Aubigné devient Sancy et le protestant irréductible devient un  protestant converti au catholicisme. Il emploie la première personne pour donner sa propre conception de la religion catholique.

Dans ce texte d’une grande virulence, d’Aubigné se moque du crédule Sancy le converti et du malin Du Perron le convertisseur jusqu’à les ridiculiser. Le converti jure de sa bouche et signe une profession de foi catholique élaborée après le Concile de Trente. Feignant dès lors d’être convaincu, il utilise des anecdotes pour discréditer les pratiques populaires des catholiques. Il prend soin bien sûr d’épargner tout se qui figure dans la profession de foi.

D’Aubigné va plus loin quand il retourne la profession de foi en idolâtrie. Il se permet de discréditer les pratiques catholiques les plus populaires qui ne sont pas cités dans la confession. La pratique du chapelet, imposé même au roi Henri IV en gage de la sincérité de sa conversion, n’y échappe pas. On sait que le Pape, qui lui avait envoyé de Rome des chapelets bénis, lui avait imposé les prières du chapelet tous les jours pour prouver qu’il est désormais un bon catholique. Néanmoins les miracles qui se multiplient dans les milieux catholiques ne laissent pas insensible Sancy (Aubigné). Il s’intéresse notamment à ceux qui ciblent les protestants..

Aux catholiques l’auteur reproche une religiosité fondé sur le sacré. Les manifestations extérieures représentées par l’image, les reliques, les pèlerinages ; le culte des morts avec son Purgatoire tout comme le chapelet et l’intercession des saints …sont des valeurs profanes portées par l’individu et la collectivité. Au voir et regarder catholique il oppose une foi intérieure individuelle protestante, faite de prière et d’écoute de Dieu dans un rapport entre l’individu et Dieu. Tout en restant fidèle au Roi et à l’Etat, il place la gloire de Dieu au dessus de tout avant celle des princes.

Dans cette confession Agrippa (Sancy) n’épargne pas les convertis, qu’ils considèrent motivés par des considérations politiques et de cupidité. Plus encore, il les accuse de commettre des excès et de faire plus de mal aux huguenots que les catholiques eux-mêmes. Pour lui le converti ne peut pas inspirer confiance, il n’est plus homme d’honneur et il finit toujours pas être méprisé et renvoyé.

Extraits :

Les faits Historiques qui se trouvent semés çà et là dans certains Livres de Satyres, sont ordinairement couverts d’un voile mysterieux, qui les rend fort difficiles à entendre. La Confession de Sancy est, sans contredit, un de ces Ouvrages mysterieux. C’est une Satyre fine et delicate, remplie d’allusions à des faits particuliers que l’Auteur désigne en passant, et qu’il ne raconte qu’à moitié, soit pour en faire mieux sentir le ridicule, soit soutenir le personnage qu’il prend dans toute la Piece. Ces faits ainsi menagés, composent presque tout le sel de cette Satyre. Mais en même temps, cette manière de raconter les choses, les deguisent si fort, qu’on a bien de la peine à les reconnoître ; ceux même qui en ont été les témoins oculaires ne sçauroient quelquefois les bien démêler.

Il n’est pourtant pas impossible d’éclaircir la plûpart des endroits de cette ingénieuse Satyre, si l’on veut s’y appliquer avec quelque soin. Cette sorte d’étude est sans doute pénible et dégoutante : car, combien de recherches, combien de conjectures inutiles n’hazarde-t’on point ? Il faut consulter tous les Historiens de ce temps-là, qui, l’esprit toujours tendu pour ne as laisser un fait, qui, pour être mêlé parmi quantité d’autres ne paroît pas d’abord être celui que vous cherchez. Un nom un peu déguisé ; quelque diversité dans la manière dont un fait est raconté, le font méconnaître. En un mot, c’est marcher à tâtons que de s’appliquer à débrouiller de semblables Livres…

Nicolas de Harlay, communément appelé Monsieur de Sancy, étoit de la seconde Branche de la Maison de Harley : les qualités qu’il prit jusqu’en 1594 furent celles de seigneur de Sancy, Baron de Maule et de Monglat, Conseiller du Roy en son Conseil d’Etat et Privé, Capitaine de cinquantes hommes d’armes de ses Ordonnances, et Premier Maître d’Hôtel de Sa Majesté : Voyez l’Epitre qui lui est en tête de la Traduction Françoise, de l’Histoire des Guerers d’ItalieFpar Guinchardin, imprimée en 1593. En cette année-là, Sancy, qui s’étoit jusque-là rendu fort agréable au Roy Henri le Grand, par plusieurs importants services que l’Histoire témoigne qu’il avoit rendus, tant au Roy son Prédécesseur, qu’à lui-même, et principalement par son humeur enjouée et souple au penchant qui faisoit le foible de ce Prince, s’attendoit bien de devenir….

On n’a que trop debattu en ce temps, si l’Etat est en l’Eglise, ou si l’Eglise est en l’Etat. De ceux qui veulent que l’Etat soit en l’Eglise, les uns disent, qu’elle ne seroit pas Universelle, si elle étoit circonscrite dans l’Etat, qui n’est pas universel. Les autres prenans mêmes choses pour exemples : Ne voyez-vous pas, disent-ils, comme l’Etat se soumet à l’Eglise, que ce brave Roy, après tant d’Armées défaites, tant de Sujets soumis, tant de Grands Princes, ses ennemis, abattus à ses pieds ; il a falu que lui, se prosternant aux pieds du Pape, ait reçû les gaulades en la Personne de M.le Convertisseur, et du Cardinal d’Ossat ? Lesquels deux furent couchés de ventre à bechenez, comme une paire de maquereaux sur le grille, depuis Miserere jusqu’à vitulos….

On fait bien fâcher les Huguenots, quand on leur montre que l’autorité de l’Eglise et les traditions nous appartiennent à reconnoître les Ecritures, encore que les Ecritures Canoniques ne nous apprennent pas à reconnoître ni l’autirité de l’Eglise Romaine, ni les traditions. De fait, il se faut tenir aux Livres de l’Eglise, et non Canoniques, autrement les Hérétiques diffameroient  nos affaires avec leurs passages de Bible. Mais pour avoir plutôt fait, je serois d’avis, qu’on ne comptât point pour traditions ces anciens Docteurs des six premiers siécles, pendant lesquels l’Eglise ne s’étoit pas encore annoblie : ces beaux Temples n’étoient point bâtis : les Papes de Rome tenoient leur siege dans des cavernes, et pour dire en un mot, les Papes pouvoient passer comme Ministres des premiers troubles, et l’Eglise sentoi la Huguenotte, ou, pour mieux dire, le fagot….

A faute d’argumens, nos Docteurs prouvent la plûpart des points qui sont en controverse par gaillardes similitudes et comparaisons ; et voici comment nous prouvons l’intercession des Saints et des Saintes. Toutes Personnes ne vont pas indifféremment pretendre leur Requête au Roy, mais par Médiateurs, comme Princes, Princesses, Conseillers d’Etat et Maîtres des Requêtes. Ergo, il faut que les Saints et Saintes passent les affaires du Cile, comme nous faisons celles de la Cour. J’entreprendois bien de prouver par même comparaison, que Dieu ne se même guéres des affaires du monde, pouce que nous faisons passer au Roy toutes les affaires comme il nous plaît : de la plûpart, il n’en sent que le vent. Il est vrai que cet Hérétique de Rosny lui veut faire prendre un autre chemin, et veut faire du Finacier et de l’homme de bien sensemble, contre les préceptes que deux choses contraires ne peuvent subsister en un même sujet. J’espere que l’un d’eux succombera par l’aide de ma conversion et de l’intercession des Saint…

Puisque nous avons constitué le Purgatoire à la Cour, Galands hommes, si faut-il trouver quelque lieu, où nous confessons que soit le Purgatoire, sans l’aller le chercher jusques au Trou S. Patrice, selon que Henry Estienne en discourt l’Apologie d’Herodote. Je trouve ce qu’il en dit bien agréable ; mais il n’est pas approuvé de la Sorbonne. Si je voulais traiter cette matiere en Théologien, je me mettois en grande peine. J’ai consulté M. le Convertisseur, qui se prit à rire de ma curiosité. Je lui demandai où il étoit parlé du Purgatoire en la Sainte Ecriture ; il ne m’allégua que des Apocryphes, et des Passages fort douteux. Je m’enquis des Peres, il me dit que S. Augustin en parloit, Livre 12 de la Genese ; sur l’Evangile de S. Jean, Traité 47 : au Livre de la Cité de Dieu, Chapitre 8, et en plusieurs autres endroits ; où je résolus ne faire jamais plus le Théologien, en matiere de Purgatoire. J’en ai pourtant trouvé un en ma Théologie, et je baille à deviner à toute la Sorbonne où il est : je demande aussi où est le Tiers-Parti, duquel on a tant parlé en France, et la crainte duquel a frappé un garnd coup à la conversion du Roy, que celle du Purgatoire…    

Le Printemps

(de 1570 à sa mort)

Avant d’écrire Les Tragiques, récit des horreurs de la guerre civile religieuse, d’Aubigné est dans sa jeunesse un chantre de l’amour comme il apparaît dans Le Printemps. Œuvre lyrique qui nous fait découvrir un Agrippa amoureux, elle est certainement écrite dans le feu de la passion. Composée de trois parties : L’Hécatombe à Diane, Stances et Odes, c’est un mélange d’allégories, de métaphores, de similitudes et comparaisons qui annoncent l’âge romantique. Comme pour rappeler le climat de guerre qui prévaut, on retrouve comme dans Les Tragiques le meurtre et le sacrifice avec images du sang, du feu et du fer. L’auteur cherche à révéler une vérité cachée, réclame justice et en appelle à la colère divine pour punir les persécuteurs. Le Printemps, dont l’écriture s’étale jusqu’à la fin de sa vie ( plus d’un demi siècle), n’est pas publié de son vivant. Il faudra attendre 1874 pour voir ce texte enfin imprimé.

L’Hécatombe à Diane :

Recueil d’une centaine de sonnets amoureux, il est dédié à Diane Salviati dont il s’est épris. Diane n’est autre que la nièce de la Cassandre de Ronsard (Les Amours de Cassandre), dont il est un fervent admirateur. D’Aubigné rencontre cette brune italienne, plus riche et un peu plus âgée que lui, vraisemblablement durant l’été 1570. Il l’aime tellement qu’il se sent devenir un dieu par l’amour de Diane :

« …Ton feu divin brûla mon essence mortelle,

Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux…».
Leur liaison ne dure pourtant pas longtemps. Les fiançailles et la promesse de mariage sont rompues par le père de confession catholique. Il ne s’en remettra jamais, comme en témoigne les vers pleins de vérité, qui traduisent son chagrin et son accablement. A la blessure de la guerre s’est ajoutée celle de la déception amoureuse. Néanmoins, même s’il la blâme, se plaint violemment de sa sévérité et de sa cruauté, elle restera son grand amour de toujours. La poésie d’Agrippa exprime donc une passion réelle, pour une femme qui meurt quelques temps après l’avoir connue et pour laquelle il plante deux arbres dans la parc de Talcy.L’Hécatombe à Diane appartient au Sonnet, genre utilisé dans Les Amours à Cassandre par Ronsard. On comprend dès lors que d’Aubigné lui rende hommage au début du récit:
Ronsard, si tu as sceu par tout le monde espandre
L’amitié, la douceur, les graces, la fierté,
Les faveurs, les ennuys, l’aise et la cruauté,
Et les chastes amours de toy et ta Cassandre, 
Je ne veux à l’envy, pour sa niepce entreprendre
D’en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.
Je sçay que je ne puis dire si doctement,
Je quitte de sçavoir, je brave d’argument 
Qui de l’escript augmente ou affoiblit la grace.
Je sers l’aube qui naist, toy le soir mutiné,
Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné
Jamais ne veult tourner à l’Orient sa face.
Extraits traduits:

Accourez au secours de ma mort violente,
Amants, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d’amour éprouvé les flots et la tourmente.

Le pilote qui voit une nef périssante,
En l’amoureuse mer remarquant les ennuis
Qu’autrefois il risqua, tremble et lui est avis
Que d’une telle fin il ne perd que l’attente.

Ne venez point ici en espoir de pillage :
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs.

Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes.
Pour l’air sont mes espoirs volagers et menteurs,
La mer me fait périr pour s’enfler de mes larmes…

Au tribunal d’amour, après mon dernier jour,
Mon coeur sera porté diffamé de brûlures,
Il sera exposé, on verra ses blessures,
Pour connaître qui fit un si étrange tour,

A la face et aux yeux de la Céleste Cour
Où se prennent les mains innocentes ou pures ;
Il saignera sur toi, et complaignant d’injures
Il demandera justice au juge aveugle Amour :

Tu diras : C’est Vénus qui l’a fait par ses ruses,
Ou bien Amour, son fils : en vain telles excuses !
N’accuse point Vénus de ses mortels brandons,

Car tu les as fournis de mèches et flammèches,
Et pour les coups de trait qu’on donne aux Cupidons
Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flèches…

Bien que la guerre soit âpre, fière et cruelle
Et qu’un douteux combat dérobe la douceur,
Que de deux camps mêlés l’une et l’autre fureur
Perde son espérance, et puis la renouvelle,

Enfin, lors que le champ par les plombs d’une grêle
Fume d’âmes en haut, ensanglanté d’horreur,
Le soldat déconfit s’humilie au vainqueur,
Forçant à jointes mains une rage mortelle.

Je suis porté par terre, et ta douce beauté
Ne me peut faire croire en toi la cruauté
Que je sens au frapper de ta force ennemie :

Quand je te crie merci, je me mets à raison,
Tu ne veux me tuer, ni m’ôter de prison
Ni prendre ma rançon, ni me donner la vie.

Dans le parc de Thalcy, j’ai dressé deux plançons
Sur qui le temps faucheur ni l’ennuyeuse estorse
Des filles de la nuit jamais n’aura de force,
Et non plus que mes vers n’éteindra leurs renoms.

J’ai engravé dessus deux chiffres nourrissons
D’une ferme union qui, avec leur écorce,
Prend croissance et vigueur, et avec eux s’efforce
D’accroître l’amitié comme croissent les noms.

Croissez, arbres heureux, arbres en qui j’ai mis
Ces noms, et mon serment, et mon amour promis.
Auprès de mon serment, je mets cette prière :

 » Vous, nymphes qui mouillez leurs pieds si doucement,
Accroissez ses rameaux comme croît ma misère,
Faites croître ses noms ainsi que mon tourment. « …

Diane, ta coutume est de tout déchirer,
Enflammer, débriser, ruiner, mettre en pièces,
Entreprises, desseins, espérances, finesses,
Changeant en désespoir ce qui fait espérer.

Tu vois fuir mon heur, mon ardeur empirer,
Tu m’as sevré du lait, du miel de tes caresses,
Tu resondes les coups dont le coeur tu me blesses,
Et n’as autre plaisir qu’à me faire endurer.

Tu fais brûler mes vers lors que je t’idolâtre,
Tu leur fais avoir part à mon plus grand désastre :
 » Va au feu, mon mignon, et non pas à la mort,

Tu es égal à moi, et seras tel par elle « .
Diane repens-toi, pense que tu as tort
Donner la mort à ceux qui te font immortelle….

Je brûle avec mon âme et mon sang rougissant
Cent amoureux sonnets donnés pour mon martyre,
Si peu de mes langueurs qu’il m’est permis d’écrire
Soupirant un Hécate, et mon mal gémissant.

Pour ces justes raisons, j’ai observé les cent :
A moins de cent taureaux on ne fait cesser l’ire
De Diane en courroux, et Diane retire
Cent ans hors de l’enfer les corps sans monument.

Mais quoi ? puis-je connaître au creux de mes hosties,
A leurs boyaux fumants, à leurs rouges parties
Ou l’ire, ou la pitié de ma divinité ?

Ma vie est à sa vie, et mon âme à la sienne,
Mon coeur souffre en son coeur. La Tauroscytienne
Eût son désir de sang de mon sang contenté…

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux :
J’en serai laboureur, vous dame et gardienne.
Vous donnerez le champ, je fournirai de peine,
Afin que son honneur soit commun à nous deux.

Les fleurs dont ce parterre éjouira nos yeux
Seront vers florissants, leurs sujets sont la graine,
Mes yeux l’arroseront et seront sa fontaine
Il aura pour zéphyrs mes soupirs amoureux.

Vous y verrez mêlés mille beautés écloses,
Soucis, oeillets et lys, sans épines les roses,
Ancolie et pensée, et pourrez y choisir

Fruits sucrés de durée, après des fleurs d’attente,
Et puis nous partirons à votre choix la rente :
A moi toute la peine, et à vous le plaisir…

Oui, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur
De leur douteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du pays, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon coeur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas ! apaisez tant de traits,
Et touchez dans la main d’une amiable paix :
Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment !
Fortune, apaise-toi d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre…

Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage,
Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois,
Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix
Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

Si ces maux n’apaisaient encor votre courage
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois,
Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois
Que fait votre sujet qui porte votre image.

Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait,
Qui n’ait avant mon coeur percé votre portrait.
C’est ainsi qu’on a vu en la guerre civile

Le prince foudroyant d’un outrageux canon
La place qui portait ses armes et son nom,
Détruire son honneur pour ruiner sa ville…

Sort inique et cruel ! le triste laboureur
Qui s’est arné le dos à suivre sa charrue,
Qui sans regret semant la semence menue
Prodigua de son temps l’inutile sueur,

Car un hiver trop long étouffa son labeur,
Lui dérobant le ciel par l’épais d’une nue,
Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue
L’aspic demi pourri, demi sec, demi mort.

Un été pluvieux, un automne de glace
Font les fleurs, et les fruits joncher l’humide place.
A ! services perdus ! A ! vous, promesses vaines !

A ! espoir avorté, inutiles sueurs !
A ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.
Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !…

Soupirs épars, sanglots en l’air perdus,
Témoins piteux des douleurs de ma gêne,
Regrets tranchants avortés de ma peine,
Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

Désirs tremblants, mes pensers éperdus,
Plaisirs trompés d’une espérance vaine,
Tous les tressauts qu’à ma mort inhumaine
Mes sens lassés à la fin ont rendus,

Cieux qui sonnez après moi mes complaintes,
Mille langueurs de mille morts éteintes,
Faites sentir à Diane le tort

Qu’elle me tient, de son heur ennemie,
Quand elle cherche en ma perte sa vie
Et que je trouve en sa beauté la mort !…

Autres extraits:

Diane, aucunes fois la raison me visite

Et veut venir loger en sa place, au cerveau.
Mais elle est efirangere, & un hófte nouveau
Qui ne la cognoift point, la chasse& met en fuitte,
II gaigne mes désirs,les agace & defpite.
Encontre ma raison, & bravant de plus beau
Aies penser ssuborne,U arme d’un monceau
De Jìeches& de feux qu’ils portent à fa fuitte.
Ha defiri efgare! ah esclaves d’amour!
Ha! mestraiftres pensers! vous maudire le jour
QueVamour vous arma pour combattre le droicl.
La Royne naturelle est tousjours la plus forte :
« Point, ce dirent ces fols, le plus fort nous emporte.
IJamour surmonte tout, qui luy résisterait?…
Nous ferons, ma Diane, un jardin j’ruóìueux :
J’en feray laboureur,vous dame& gardiennes
Vous donnere jle champ,je fourniray de peine,
Afin que son honneur soit commun à nous deux.
Les Jleurs dont ce parterre esjouira nos yeux
Seront verds Jlorijsants, leurs subjecis font la graine,
Mes yeux Varroseront& seront sa fontaine,
J II aura pour lephtrs mes foufpirs amoureux; .
Vou sy verres niellés mille beauté efcloses.
Soucis,oeillets& lys, fans efpines les roses,
Encolie& pensée,& pourre y choisir
Fruiclisuccrei de duree, aprés des Jleurs d:attente,
Et puis nous partirons à vostre choix la rente :
A moy toute la peine, & à vousle plaisir…
Je veux le louer, te chanter.
Dire ta beauté non pareille,
Bénigne & gratiewre oreille
Qui prens plaisir à m’escouter;
Mes cris ne font peu desgoutter:
Si je suis prefi, tu Pappareille,
Ta douceur à mon mal pareille
Lamente en m’oyant lamenter,
Honnefle, douce (? débonnaire
Tu efcoutesbien maprière :
C’estpourquoy ainsije t’appelle,
Mais fi tu fais contreraison
De la sourde à mon oraison.
Tuseras malfaite & moins belle…
Stances
Tout comme L’Hécatombe à Diane,les Stances sont des pièces dédiées d’abord à Diane, donc d’inspiration amoureuse. On découvre aussi chez d’Aubigné ce lien assez intime entre le lyrisme amoureux et le lyrisme religieux. Dans une œuvre où les cœurs et les corps se déchirent, la mort est omniprésente. Elle est confinée dans une chambre, puis recherchée partout. L’auteur nous balade dans un décor extérieur parmi les rocs, puis à l’intérieur jusqu’à sa chambre et enfin jusqu’à son propre corps.
Extraits:A l’éclair violent de ta face divine,
N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine
Pour de nouveau venir à l’immortalité.
Ton feu divin brûla mon essence mortelle,
Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.
Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir, sans la mort, l’immortelle beauté,
J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité.
Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J’ai des autels fumants comme les autres dieux,
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.
Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche,
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,
Tandis que j’ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux. 
Ces humains aveuglés envieux me font guerre,
Dressant contre le ciel l’échelle, ils ont monté,
Mais de mon paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté… 
J’ouvre mon estomac, une tombe sanglante
De maux ensevelis. Pour Dieu, tourne tes yeux,
Diane, et vois au fond mon coeur parti en deux,
Et mes poumons gravés d’une ardeur violente, 
Vois mon sang écumeux tout noirci par la flamme,
Mes os secs de langueurs en pitoyable point
Mais considère aussi ce que tu ne vois point,
Le reste des malheurs qui saccagent mon âme.
Tu me brûles et au four de ma flamme meurtrière
Tu chauffes ta froideur : tes délicates mains
Attisent mon brasier et tes yeux inhumains
Pleurent, non de pitié, mais flambants de colère. 
À ce feu dévorant de ton ire allumée
Ton oeil enflé gémit, tu pleures à ma mort,
Mais ce n’est pas mon mal qui te déplait si fort
Rien n’attendrit tes yeux que mon aigre fumée.
Au moins après ma fin que ton âme apaisée
Brûlant le coeur, le corps, hostie à ton courroux,
Prenne sur mon esprit un supplice plus doux,
Étant d’ire en ma vie en un coup épuisée…  
Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse
À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois
Mon poignard nu, je l’offre aux mains de ma déesse,
Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix,
Ces mots coupés je presse :
 » Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire,
Prends ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein,
Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire,
Et le pressant tout chaud, étouffe en l’autre main
Sa vie et son martyre. 
Ah dieu ! si pour la fin de ton ire ennemie
Ta main l’ensevelit, un sépulcre si beau
Sera le paradis de son âme ravie,
Le fera vivre heureux au milieu du tombeau
D’une plus belle vie !
 » Mais elle fait sécher de fièvre continue
Ma vie en languissant, et ne veut toutefois,
De peur d’avoir pitié de celui qu’elle tue,
Rougir de mon sang chaud l’ivoire de ses doigts,
Et en troubler sa vue…

Quand mon esprit jadis sujet à ta colère
Aux Champ Élysiens achèvera mes pleurs,
Je verrai les amants qui de telle misère
Goûtèrent tels repos après de tels malheurs,
Tes semblables aussi que leur sentence même
Punit incessamment en Enfer creux et blême, 
A quiconque aura telle dame servie
Avec tant de rigueur et de fidélité,
J’égalerai ma mort comme je fis ma vie,
Maudissant à l’envi toute légèreté,
Fuyant l’eau de l’oubli pour faire expérience
Combien des maux passés douce est la souvenance.
Ô amants échappés des misères du monde,
Je fus le serf d’un oeil plus beau que nul autre oeil,
Serf d’une tyrannie à nulle autre seconde,
Et mon amour constant jamais n’eut son pareil.
Il n’est amant constant qui en foi me devance,
Diane n’eut jamais pareille en inconstance,
Je verrai aux Enfers les peines préparées
A celles-là qui ont aimé légèrement,
Qui ont foulé au pied les promesses jurées,
Et pour chaque forfait, chaque propre tourment.
Dieux, frappez l’homicide, ou bien la justice erre
Hors des hauts Cieux bannie ainsi que de la terre !
Autre punition ne faut à l’inconstante
Que de vivre cent ans à goûter les remords
De sa légèreté inhumaine, sanglante,
Ses mêmes actions lui seront mille morts,
Ses traits la frapperont et la plaie mortelle
Qu’elle fit en mon sein ressaignera sur elle.
Je briserai la nuit les rideaux de sa couche,
Assiégeant des trois Sœurs infernales le lit,
Portant le feu, la plainte et le sang en ma bouche.
Le réveil ordinaire est l’effroi de la nuit,
Mon cri contre le Ciel frappera la vengeance
Du meurtre ensanglanté fait par son inconstance.
Quiconque sur les os des tombeaux effroyables
Verra le triste amant, les restes misérables
D’un cœur séché d’amour, et l’immobile corps
Qui par son âme morte est mis entre les morts,
Qu’il déplore le sort d’une âme à soi contraire,
Qui pour un autre corps à son corps adversaire
Me laisse examiné sans vie et sans mourir,
Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.
Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,
Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,
Ou montrez-moi les os qu’elle suit adorant
De la morte amitié qui n’est morte en mourant.
Diane, où sont les traits de cette belle face ?
Pourquoi mon oeil ne voit comme il voyait ta grâce,
Ou pourquoi l’oeil de l’âme, et plus vif et plus fort,
Te voit et n’a voulu se mourir en ta mort ?
Elle n’est plus ici, ô mon âme aveuglée,
Le corps vola au ciel quand l’âme y est allée;
Mon coeur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts
Son coeur, son sang, ses yeux, si c’était là son corps.
Si tu brûle à jamais d’une éternelle flamme,
A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,
Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,
Compagnons amoureux des amoureux esprits…
Tout cela qui sent l’homme à mourir me convie,
En ce qui est hideux je cherche mon confort : 
Fuyez de moi, plaisirs, heurs, espérance et vie, 
Venez, maux et malheurs et désespoir et mort !
Je cherche les déserts, les roches égarées, 
Les forêts sans chemin, les chênes périssant, 
Mais je hais les forêts de leurs feuilles parées, 
Les séjours fréquentés, les chemins blanchissants.
Quel plaisir c’est de voir les vieilles haridelles 
De qui les os mourants percent les vieilles peaux :
Je meurs des oiseaux gais volants à tire d’ailes, 
Des courses de poulains et des sauts de chevreaux !
Heureux quand je rencontre une tête séchée, 
Un massacre de cerf, quand j’oy les cris des faons ; 
Mais mon âme se meurt de dépit asséchée, 
Voyant la biche folle aux sauts de ses enfants.
J’aime à voir de beautés la branche déchargée, 
À fouler le feuillage étendu par l’effort 
D’automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l’image de la mort.
Un éternel horreur, une nuit éternelle 
M’empêche de fuir et de sortir dehors 
Que de l’air courroucé une guerre cruelle
Ainsi comme l’esprit, m’emprisonne le corps ! Jamais le clair soleil ne rayonne ma tête, 
Que le ciel impétueux me refuse son œil, 
S’il pleut qu’avec la pluie il crève de tempête,
Avare du beau temps et jaloux du soleil. Mon être soit hiver et les saisons troublées, 
De mes afflictions se sente l’univers, 
Et l’oubli ôte encore à mes peines doublées
L’usage de mon luth et celui de mes vers…Liberté douce et gracieuse, 
Des petits animaux le trésor, 
Ah liberté, combien es-tu plus précieuse 
Ni que les perles ni que l’or ! Suivant par les lois à la chasse 
Les escureux sautans, moi qui estoit captif, 
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse, 
Et un pris un entier et vif. J’en fis présent à ma mignonne 
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ; 
Mais les frians apas du sucre qu’on luy donne 
Luy sont plus mortelz que poison. Les mains de neige qui le lient, 
Les attraians regars qui le vont decepvant 
Plustost obstinement à la mort le convient 
Qu’estre prisonnier et vivant.

Las ! commant ne suis-je semblable 
Au petit escurieu qui estant arresté 
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable 
Sa vie que sa liberté ?

Ô douce fin de triste vie 
De ce cueur qui choisist la mort pour les malheureux, 
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie 
Au regret des champs et des fleurs…

Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies, 

Horriblant de nos cris les ombres de ces bois : 
Ces roches égarées, ces fontaines suivies 
Par l’écho des forêts répondront à nos voix.
Les vents continuels, l’épais de ces nuages, 
Ces étangs noirs remplis d’aspics, non de poissons, 
Les cerfs craintifs, les ours et lézardes sauvages 
Trancheront leur repos pour ouïr mes chansons.
Comme le feu cruel qui a mis en ruine 
Un palais, forcenant léger de lieu en lieu, 
Le malheur me dévore, et ainsi m’extermine 
Le brandon de l’amour, l’impitoyable dieu.
Hélas ! Pans forestiers et vous faunes sauvages, 
Ne guérissez-vous point la plaie qui me nuit, 
Ne savez-vous remède aux amoureuses rages, 
De tant de belles fleurs que la terre produit ?
Au secours de ma vie ou à ma mort prochaine 
Accourez, déités qui habitez ces lieux, 
Ou soyez médecins de ma sanglante peine, 
Ou faites les témoins de ma perte vos yeux.
Relégué parmi vous, je veux qu’en ma demeure 
Ne soit marqué le pied d’un délicat plaisir, 
Sinon lorsqu’il faudra que consommé je meure, 
Satisfait du plus beau de mon triste désir. Le lieu de mon repos est une chambre peinte 
De mil os blanchissants et de têtes de morts, 
Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte : 
Un oubli gracieux ne la pousse dehors. Sortent de là tous ceux qui ont encore envie 
De semer et chercher quelque contentement, 
Viennent ceux qui voudront me ressembler de vie 
Pourvu que l’amour soit cause de leur tourment. Je mire en adorant dans une anatomie 
Le portrait de Diane entre les os, afin 
Que voyant sa beauté ma fortune ennemie 
L’environne partout de ma cruelle fin.
Dans le corps de la mort j’ai enfermé ma vie, 
Et ma beauté paraît horrible entre les os. 
Voilà comment ma joie est de regret suivie, 
Comment de mon travail ma mort seule a repos… 

Odes

Extraits:

Constitué de poèmes d’inspiration diverse, certains sont improvisés au milieu de la nuit alors que l’auteur est en proie à une crise d’insomnie. Une insomnie causée par le désir d’écrire. On retrouve dans les Odes un Aubigné moins tragique, qui s’ouvre sur le monde et autrui. L’amour pour Diane n’est plus le seul à être évoqué. Tout comme le nombre et la qualité des destinataires qu’il interpelle, les sentiments sont diverses. On y trouve l’amitié qui peut lier deux hommes, l’amour des bergers, un hymne à l’amour naissant, l’amour mythologique, l’appel à la paix…La souffrance d’Aubigné est devenue douce et acceptée comme telle, comme s’il avait retrouvé la joie créatrice. Mais la vision apocalyptique resurgit, alors que la terre et le ciel se rejoignent pour laisser entrevoir un futur d’horreur.

Extraits :
L’horreur froide qui m’espouvente.
L’effroy qui mon sang a chassé
Du lieu où il fut amassé,
En ma rage plus viollente
Prive de leur force mes yeux.
Et en tarissant ma parole
Espend la glace qui m’affole
Aux pointes de tous mes cheveux.
Ma raison à mon heur contraire
Courbe le col soubile fardeau
Et ne me cherche qu’un tumbeau
Et un couteau pour me deffaire. 
II est temps de céder au fort :
Puisque le sort veult que je meure,
Je veux eflancher à ceste heure
Uaspre soif qu’il a de ma mort.
J’ay trop essuie mon désastre,
J’ay trop le malheur efprouvé
Puisque je n’ay jamais trouvé…
La vie longue & languissante
Que le malheur sait Ji doleite
Par faute de savoir mourir.
Celuy qui dit que cefie rage
Qui arme les sanglantes mains
Encontre ses membres germains
Efi une faute de courage,
Voulant mespriser[en] autruy
Ce qu’il ne sait; n’auseroil faire.
II descouvre par le contraire
Ce quirfa garde d’eflreen luy.
Or eft-il {pas]temps que je face
Ma vie & mon mal consommer.
Qu’ensemble je face fumer
Ma peine& mon sang par la place?
Un-coup fera ternir mes yeux
Tarira ma sueur & parole.
Car c’est ains, ains que vole
L’esprit de Diane aux bas-lieux…
Qui proche de la mort s’apaise
Et vivant recrois peu à peu,
Car je n’ay vie que de feu.
L’Amour ne doit donques pas craindre
Que son ardeur se puisse esteindre.
Seullement il n’a pas permis
Que le voulloir en moy fufl mis.
Ma rage & ma force m’entraine,
Je n’ay souvenir que ma peine,
Mon mal agréable & cuisant.
Et rien autre ne m’est plaisant.
Commant penses vous donc, Maîtresse,
Que le misérable qui laisse
Son cueur,ses esprits enchante
Tousjours aux pieds de vos beaute,
Puisque la mémoire est partie
De l’ame & l’ame de la vie,
Sans de l’ame se desunir,
Perdifl de vous le souvenir?
Mon martire & vostre puissance
Ne sortent de ma souvenance:
Je ne suis sans sentir & voir
A mes despens.vostre pouvoir.
Pour Dieu, aie pitié de l’ame
Qui pour vous est changée en Jìame,
PleigncJ & secoure le cueur
Qui pour vous n’est plus que rigueur!
Voilà comment en vostre absence,
De l’immortelle souvenance
De mes maux & de vos beauté
Mes sens font brufle,enchante,
Et contraints prives de la veuë,
D’efcrire cela qui me tué
Et donner vie à mes espris…
Et que le destrde vostre ame
A senty sans toucher la flamme,
Sans tache, amour pur & blanc.
La Lune en fa blancheur est belle,
La face du Ciel qui est telle
L’efl aujjï, mais huiffe vostre oeil
A choistr le plus délectable,
Car Aurore est plus agréable,
Et plus que l’aube, le Soleil.
L’Aurore a voullu eflre amie,
Le Soleil cent fois en fa vie
A fenty’les tret[ amoureux,
Sa clarté n’est cause première,
D’Amour il reçoit sa lumière,
Commeil la donne aux autres deux.
Le Soleil à la lune ronde.
L’Amour au Soleil& au monde
Donnent la vie & la clarté :
II est beau qu’aie, ceme semble,
Et le soleil & vous ensemble
Mesme cause à voftre beauté.
VOUSanne mieux, comme je pense,
La pure que Y’impureessence
Et Pacomply que l’imparsait:
La couleur blanche n’est pareille
A la dorée, à la vermeille,
Ny en lustre, ny en effet.
Je ne dis pas que la Nature
Vous créantst belle &st pure.
N’efloffa d’or vostre beauté,
Mais el efí en lingot encore,
Et st le feu ne la redore.
Son vray lustre luy est ofté.
II n’y a point d’antre fournaise…
Au gré des essoupirs mouvants.
II n’avoit dresté son attente
Que sur amour aspre & constante
Dont son sens estait anymé,
Jugeant ques on ardeur divine
Sacageroit vostre poitrine
Quant son cueur seroit consomé,
Et qu’alors vos âmes pareilles
Vous feront sentir les merveilles
De deux cueurs unis en defir,
Mais vous seulement pourei rendre,
Quand vous voudre,vos feu ren cendre
Et vos attentes en plaisir…
La preuve d’un’ amour non feinte
Est lors qu’on cherift son ennuy,
Et quant pour trop aimer autruy
L’amour de soy mesme estefleinte.
Comment veux-tu,fiere Maistreste,
Pour le comble de mes travaux
Faisant deux contraires esgaux,
Qu’en Famour j’use de sagesse?
Comment puis-je estre-amant(rsage,
Me plaisant à me faire tort,
Baisant le glaive de ma mort,
Fuiant le bien pour le dommage,
Trouvant le miel amer & rude.
Changeant en rage ma raison,
Ma liberté en la prison
D’une cruelle ingratitude?
Ainsi tu semble la marastre…

Et que vous puijfiei au contraire,

Sans resjouir vostre adversaire,
Le choisir pour le ruiner?
Départe cest effeól contraire
De voi yeux, de bien & malfaire,
En deux presens de couleurs:
Donnei à un amant volage
Celles qui porteront dommage,
Et à moy les autres faveurs.
Ce présent portera vostreire :
Vous ferer comme Desjamre,
Au lieu de chemise en couleurs
El ces faveurs feront encore
Tels que la boiste de Pandore
Qui regorgea tant de malheurs.
Alors vous aurei la puissance
Du sallaire de la vengeance.
Celle qui de mesme tourment
Paie le fideïle & le traistre
Fait que l’on ayine autant à eftre
Destoial que fideïle amant :
Car ces mignons font que j’enrage
Quant, indignes d’avoir un gage,
Sinon celuy là que j’ay dit,
Ils parent leur lance legiere,
Comme leurs cueurs fur la carrière,
D’un présent qui n’eft pas maudit.
Trempela, ma Deeffe humaine,
Dedans la rive Stigienne
Et dedans lesang d’un corbeau,
Afin qu’il ruine & qu’il tue
Celui qui portera en veuë
Pour une faveur un cordeau.

Madame, que voftre;_oeil délivre …

Mes rages & mon dernier jour.
Tous deux pour voileront des aelles.
Aveugles des yeux, des destrs,
De tous deux les jeux, les plaisirs
Sont paines & rages cruelles:
El ne s’abreuvent que de pleurs,
N’aiment que les fers & les flammes,
N’affligent que les belles âmes,
Ne blessent que les braves cueurs.
La Fortune est femme ploiable,
L’Amour un despiteux enfant,
L’une s’abaiffe en triumphant,
L’autre est vaincueur ìnsupcrtable,
L’une de sa légèreté
Change au plaisir le grand désastre,
Et l’autre n’a opiniastre
Plus grand mal que la fermeté.
IL Soubsla tremblante courtine
De ces beffons arbrisseaux,
Au murmure qui chemine
Dans ces gazouillons ruiffeaux,
Sur un chevet touffu esmaillé des couleurs
D’un million de fleurs,
A ces babillars ramages
D’oÇtïlons d’amour efpris.
Au flair des roses sauvages
Et des aubepins floris,
Portel,Zephirs pillais fur mille fleurs trottans,
L’haleine du Printemps.
O doux repos de mes paine…
A un plus exacl destr,
Amusant pour entreprendre
Quelque sot à me reprendre,
Je me donne du plaisir.
J’ayme les badineries
Et les folles railleries,
Mais je ne veux pas avoir
Pour veiller à la chandelle,
La renommée immortelle
D’un pedantes que savoir.
Nicollas, tes fcrpelettcs,
Tes vendangeurs, tes sornettes,
Résonnent à mon gré mieux
Que ces rimes deux fois nées
El ces fraies subornées
D’un Pétrarque ingénieux.
Car de quelle ame peut eftre
Ce que l’on fait deux fois naiftre
Par le faux père aprouvè:
Comme la poule pour meme,
Non le poulet qu’elle ameine,
Mais celluy qu’elle a couvé.
C’est beaucoup de bien traduire,
Mais c’est larcin de n’escrire
Au dessus: traduéìion,
Et puis on ne fait pas croire
Qu’aux femmes& au vulgaire
Que ce soit invention.
Ce n’est pour toucher personne,
Mais ma Muse ne bordonne
Ce que nous distons hier;
Si lisant tu tesmerveille
Que c’est tout cecy,je veille
Et j’ay peur de m’ennuyer… 

 

Les aventures du baron de Foeneste (1617 à 1630)

D’Aubigné écrit les trois premiers livres de cette satire, tout à la fois sociale et religieuse, à Paris alors que le roi Henri IV était mort depuis six ans. Il l’achève par un quatrième jugé scandaleux à Genève où il s’est exilé. Il écrit plus librement sous la protection d’une république calviniste. Le comique et le burlesque dominent dans cette œuvre où alternent les dialogues et les récits de quatre personnages.

Enay un huguenot gentilhomme provincial (qui représente l’auteur) et Beaujeu sont d’un même côté. De l’autre se trouvent Faeneste, un homme de cour catholique aventurier et galant mais non moins ignorant et fanfaron, associé à son valet de chambre. Ils ne sont pas du tout du même bord. L’auteur oppose l’être, représenté par les premiers, et le paraître que symbolisent les seconds. Il s’attaque aux mœurs et intrigues de la cour, aux dogmes et pratiques catholiques ainsi qu’aux courtisans qui ne se soucient que de paraître.

D’Aubigné met le doigt sur un mal profond de la société française d’alors, où la reine Marie de Médicis gouvernait au nom de son fils Louis XIII (trop jeune). L’être s’efface au profit de l’envie de paraître, prélude à une société des vanités. Par l’observation méticuleuse et exacte des faits de société dont il dresse un tableau, il est un précurseur du roman réaliste. Par ses anecdotes champêtres il l’est également pour le genre burlesque en vogue au XVIIIe siècle.

Extraits :

Faeneste : Bon yor, lou mien.

Enay : Et à vous Monsieur

Faeneste : Don benez-bous ensi ?

Enay : Je ne vien pas de loin ; je me pourmène auteur de ce clos.

Feaneste : Comment Diavle,clos ! Il y a un quart d’hure que je suis emvarracé le long de ces murailles, et bous le nommez pas un parc !

Enay : Comment voulez-vous que j’appellasse celui de Monceaux, ou de Madric ?

Faeneste : Encores ne coustera-il rien  de nommer les choses pour noms honoravles.

Enay : Il serviroit encore moins qu’il ne cousyeroit.

Faeneste : Est de qui est ceci ?

Enay : C’est à moi, pour vostre service.

Faeneste : A bous ! (à part) J’ay failli à faire unr grande cagade, car, le boyant sans fraise et sans pennache, je lui allois demander le chemin…

Enay : Voilà bien des affaires ; mais puis que vous me les contez ainsi privément, vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande pourquoi vous vous donnez tant de peines ?

Faeneste : Pour parestre.

Enay : Est-il que ce gros lodier qui vous monte autour des reins ne vous fasse pas point sentir de gravelle ?

Faeneste : Qu’appelez-bous loudier ? Bous autres abez d’estranges mouts pour francimantiser, aux bilayes ! Or, grabelle ounon grabelle, si faut-il pourter en etay cette emvourure ; puch après, il bous faut des souliers à cricq ou à pont levedis, si bous boulez, escoulez jusques à la semelle.

Enay : Et en hyver ?

Faeneste : Sachez que dux ans abant la mort du fu Roy, il lui eschappa de louër   S.Michel de ses diligences, et d’estre tousjours votté : deslors les courtisans prindeent la leçon de unes vottes, la chair en dehors, le talon fort haussé, abec certaines pantoufles fort haussées encores ; le surpied de l’esperon fort large, et les soulettes qui enbeloppent le dessous de la pantoufle…

Enay : Et quels fruits de tant de fleurs ?

Faeneste : C’est pour parestre. Il y a après la diversité des rotandes, à douvle rang de dentele, ou vien fraises à confusion…

Faeneste : Pour moi, ye deffendrai tout jusqu’au vatesme des cloches, et bous convertirai, si bous en abez la boulantai. Contentez bous que ma prière parest pour prière, comme l’Abe Maria.

Enay : Je voi bien à ce que vous dites que ceux que vous convertissez le veulent déjà être.

Faeneste : Oy da. Y’ai aidai plus que nul autre à combertir lou queitaine Mazilière, du regiment de Nabarre. On lui fit du vien, il alla à la messe, et puch il alloit chez les grands pour faire parestre sa conbersion….

Enay : Voilà un des bons mots de ce temps : vous me voulez convertir joyeusement.

Faeneste: Il est de retour des bostes, et m’a reboié ce chapelet que je lui abois presté pour parestre cathoulique ; car bos debotions de bous autres sont inbisibles, et vostre Eglise inbisible.

Enay : Que n’achevez-vous de nous reprocher, comme les sauvages, que nostre Dieu est invisible.

Faeneste : Nous autres boulons tout bisivle.

Enay : C’est pourquoi entre les reliques de saint Front, on trouva dans une petite phiole un esternument du Saint-Esprit.

Faeneste : Ce sont des inbentions de bous autres, qui abez fait imprimer un imbentaire des reliques, où sainct Paul a dix-huict testes, sainct Pierre seize corps, sainct Antoine quarante vras….    

Enay : Nous avons au commencement protesté de bourdes vrayes : nous n’avons rien dit en tout notre discours qui ne soit arrivé ; seulement avons-nous attribué à un même ce qui appartient à plusieurs. Le profit de nostre discours est qu’il y a six choses desquelles il est dangereux de prendre le paroistre pour l’estre : le gain, la volupté, l’amitié, l’honneur, le service du roi ou de la patrie, et la religion. Vous perdites vostre argent quand vous pensiez gagner ; vos voluptez de Paris vous ont donné des maladies ; vostre ami vous a fait fouetter ; l’honneur battre et mepriser. Les deux derniers points sont de plus haute consequence, aussi en est la tromperie plus dangereuse ; car ceux qui font paroistre deserier le bien public le desirent, mais pour soi. Et à ce propos il fut fait à Loundun quelques couplets sur les zelateurs du bien public ; quelqu’un y donna cette conclusion :

Enfin chacun deteste

Les guerres, et proteste

Ne vouloir que le bien :

Chacun au bien aspire,

Chacun ce bien desire,

Et le desire sien….

Faeneste : Bous me faittes grand desprit…Que ne dites-bous ces flambeaux ? Ils sont de von aryent, et trop vien faicts pour bilage.

Enay : Allons, Monsieur je ne vous ai pas demandé si vous voulez un mattras : vous estes trop de la cour pour vouloir autre chose…

Enay : Que cherches-tu, mon fils ?

Cherbonnière : Quelques espousssettes, un miroir, une chaufferette, une manche de cuillère, du bran de froment.

Enay : Mon ami, tu trouyeras tout ceans ; mais à quoi bon cela ?

Cherbonnière : C’est à trousser la moustache, à nettoier le cuir : nostre homme est propre comme chandelier de bois aux choses qui paroissent ; pour le reste… ! Je lui est vu mettre tout son argent en une fraise à grand’ dentelle blanchie de Frandre,.. 

Vie à ses enfants (posthume 1728-1729) :

Mémoires autobiographique d’Aubigné, ce récit est écrit un an avant sa mort à l’adresse de ses enfants. En mettant un petit grain de vanité, il dresse le bilan de sa vie et les invite à profiter de son expérience.

Extraits :

MES ENFANS,

Vous avez dans l’Antiquité où puiser des enseignements et des exemples dans la vies des Empereurs et des grands Hommes, pour apprendre comme on se peut démêler des attaques des Sujets desobéissans et de ses Ennemis particuliers. Vous y voyez comme ils ont remédié aux soulèvements des uns et repoussé les efforts des autres :

Mais vous ne vous y instruisez point de la conduite qu’il faut tenir dans une vie privée et commune, et cette troisième sorte de connoissance requerant plus de dextérité que les deux premiéres, vous avez plus besoin d’y être instruits, puisque vous devez plutôt vous conduire selon ceux d’une mediocre condition qu’en imitant les plus grands, n’ayant à luter qu’avec vous Pareils où il faut plus d’adresse que de force, ce manque de souplesse, ou un trop haut vol, vous nuit souvent auprès des Princes. Henry IV n’aimoit pas que les siens s’apliquassent  avidement à la lecture des vies des Empereurs, et je me souviens qu’ayany trouvé un jour Neufvy fort attaché à lire Tacite, il lui conseilla de quitter cette lecture, et de ne lire que les histoires de ses Pareils, craignant que ce courage déjà élevé n’en devînt encore plus audacieux. J’en fais de même à votre endroit , pour répondre à votre juste requête. Voici donc le discours de ma vie en sa primauté paternelle, lequel ne m’a point contraint de cacher ce qui dans l’Histoire de France eût été honteux et malséant ; de maniére que ne pouvant ni tirer vanité de mes belles actions, ni rougir de mes fautes, envers vous, je vais vous raconter ce que j’ai fait de bon et de mauvais, comme si je je vous entretenois encore sur mes genoux, desirant que mes belles et honnorables actions vous donnent envie d’en faire pareilles, et que vous conceviez en même tems de l’horreur pour mes fautes que je vous démontre à découvert, afin que vous évitiez d’en commettre de semblables…

Mon Fermier, qui me vint voir, me reconnut bien pour Théodore-Agrippa d’Aubigné, à la cictrice qui m’étoit restée d’un charbon au coin du front, lorsque je fus atteint de la peste à la grande contagion d’Orléans : mais le pendart, me voyant si mal et sans espérance de vie, n’en fit pas semblant, et me traita aussi bien que les autres d’infame imposteur, pour s’exempter de me payer trois années d’arrérages de son bail qu’il me devoit…. Dans ce pitoyable état j’eus le courage de me présenter devant les Juges, qui me permirent de plaider moi-même ma cause ; ce que je fis en termes si pathétiques , et j’exposai ma misére d’une maniére si touchante, que mes Juges justement irritez contre mes Parties, s’étant levez de leurs places, s’écrièrent tous d’une voix qu’il n’y avoit que le Fils du feu Sieur d’Aubigné qui pût parler ainsi, et condamnérent mes Adversaires à me demander pardon, et à me faire raison de mon bien.

M’étant donc remis, u moyen de ce jugement, en possession de mon médiocre héritage, je devins incontinent amoureux de Diane Salvati, fille aînée du Sieur de Talcy. Cet amour me mit en tête la Poësie Françoise, et ce fut alors que pour plaire à ma Maitresse, je composai ce que l’on a depuis appellé le Printemps d’Aubigné

Citations de Theodore d’Agrippa d’Aubigné :

  • Chacun au bien aspire, chacun ce bien désire, et le désire sien.
  • Nos désirs sont d’amour la dévorante braise,
  • Sa boutique nos corps, ses flammes nos douleurs.
  • Bienheureux ceux-là qui dépouilleront les bestialités!
  • Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures – Qu’ordures ni que sang.
  • Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi.
  • Le riche a la vengeance, et le pauvre a la mort.
  • Estre craint par amour et non aimé par crainte…
  • Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.
  • Satan fut son conseil, l’enfer son espérance.
  • Retire-toi dans toi, parais moins, et sois plus.
  • Quand la vérité met le poignard à la gorge, il faut baiser sa main blanche, quoique tachée de notre sang
  • Mais le vice n’a point pour mère la science, – Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance.
  • L’homme est en proie à l’homme, un loup à son pareil.
  • Combien des maux passés douce est la souvenance.
  • Cet épineux fardeau qu’on nomme vérité.
  • Car l’espoir des vaincus est de n’espérer point.

 

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