Maurice Scève, poète scientifique de la Renaissance

11 Jan 2015 | Publié par mus dans Histoire de la littérature française | La Renaissance
Maurice de Scève et Pernette du Guillet sur le mur des célébrités à Lyon
Maurice de Scève et Pernette du Guillet sur le mur des célébrités à Lyon

Biographie de Maurice Scève (1501-1564):

Poète français majeur du XVIe siècle à Lyon, Maurice Scève voit le jour vers 1501 à Lyon. Issu d’une famille de la bourgeoisie aisé qui joue un rôle appréciable dans la vie de la ville alors centre économique et culturel important, il fréquente très tôt les artistes, les gens de lettres notamment les milieux néo-latins et les milieux cultivés en général. Son père est juge-mage avant d’être nommé ambassadeur à la cour après l’arrivée de François 1er au trône. Certes on ne retrouve pas de traces de l’enfance et de l’adolescence du poète, mais on pense qu’il a du faire d’importantes études.

C’est en 1933 que Maurice Scève fait parler de lui pour la première fois. Passionné par l’Antiquité et l’Italie qui influenceront son oeuvre, on le retrouve à Avignon où il prétend avoir découvert le tombeau de Laure de Sade, le grand amour de Pétrarque et l’inspiratrice du Canzoniere. Il commence à acquérir sa renommée poétique en 1535. Il remporte en effet le concours des Blasons, initié par Clément Marot, avec « Blason du sourcil » après s’être essayé à la traduction de Flamete de Juan de Flores.

Scève devient le précurseur de ce mouvement poétique lyonnais qui fait la transition de l’école de Marot à l’école de Ronsard. Y contribue principalement ses sœurs Sibylle et Claudine Scève, ses cousines Pernette de Guillet, Louise Labé et Clémence Bourges et enfin le seigneur de Bissy Pontus Tyard. Parce que peut-être musicien aussi, il est l’un des premiers en France à mettre de l’harmonie entre le vers et la sonorité du mot. Ce que lui reconnaîtra la génération de poètes qui lui a succédé dont Bellay, Pontus et Ronsard.

Érudit et doté d’un goût et d’un sens uniques pour tous les arts et pour toutes les sciences, Maurice de Scève devient naturellement assez vite une importante figure culturelle dans la capitale des Gaules des années 1540. Il partage alors les charges officielles de la ville, et lui vaut d’être chargé de l’organisation des fêtes données en 1539 et 1540 lors du passage de François Ier à Lyon. En septembre 1548 on le retrouve à organiser l’entrée solennelle à Lyon du roi Henri II et de son épouse Catherine de Médicis. 

Homme indépendant qui n’écrit pas pour gagner les faveurs d’un prince, Maurice Scève passe toute sa vie à Lyon un carrefour de routes, d’idées et important foyer de production littéraire aux côtés de Louise Labé et Pernette du Guillet en raison du développement de son imprimerie. Il occupe notamment le N° 11 de la rue Saint-Jean dans le Vieux Lyon, qu’il n’ a jamais quitté. Après de multiples retraites solitaires qu’il affectionnait, il disparaît sans laisser de traces après 1560. Il meurt vers 1564.

Oeuvre de Maurice de Scève:

L’ oeuvre de Scève est publiée quasi anonymement, elle est signée par son portrait et les initiales de son nom. Son inspiration il la tire notamment de Pétrarque, Platon, de Dante mais aussi des thèmes bibliques. Pas seulement. En 1536 il tombe éperdument amoureux. Cet état d’innamoramento violent influence sa poésie, qui devient alors profondément amoureuse. A vocation formative et d’enseignement donc moraliste, elle est porteuse d’espoir, de foi et d’amour.

Caractérisée par l’ambiguïté, l’érudition et les formules elliptiques, son écriture est saluée par certains (une minorité) et critiquée par d’autres. Charles Fontaine, Jacques Peletier du Mans et à degré moindre les chefs de file de la Pléiade du XVIème siècle lui reprochent son hermétisme. François Habert ou encore Thomas Sébillet trouve par contre sa poésie d’une grande pureté, marquée par la clarté qui est une des caractéristiques du Classicisme et le Romantisme exprimé par le caractère lyrique de son oeuvre.

Il est exhumé en même temps que Louise Labé et Pernette du Guillet pour être solennellement conduits au Panthéon poétique, grâce à deux œuvres majeures la Délie (1544) et le Microcosme (1562).

Oeuvres de Maurice de Scève:

La Déplorable Fin de Flanette (1535):

C’est son premier essai, un recueil de poèmes d’amour traduit anonymement d’un ouvrage de Juan de Flores « Grimalte y Gradissa » et inspiré du Fiammetta de Boccace. Cette même année il participe à une joute poétique célébrant l’anatomie féminine(Blasons du corps féminin), initiée par Clément Marot dans la cour de Ferrare. La duchesse Renée de Ferrare désigne le blason du sourcil de Scève comme la meilleure contribution, obtenant ainsi son premier succès de cour.

Cinq blasons : Le Sourcil, La Larme, Le Front, La Gorge et Le Soupir (1536) :

Très prisée au XVIe siècle et généralement à rimes plates, le blason est une forme de poème qui fait notamment l’éloge du corps féminin. Maurice de Scève composent ces vers lors du concours des Blasons, organisé par Clément Marot.

La Larme

Larme argentine, humide et distillante
Des beaux yeux clairs, descendant coye et lente
Dessus la face, et de là dans les seins,
Lieux prohibés comme sacrés et saints.
Larme qui est une petite perle
Ronde d’en bas, d’en haut menue et grêle
En aiguisant sa queue un peu tortue
Pour démontrer qu’elle lors s’évertue
Quand par ardeur de deuil, ou de pitié
Elle nous montre en soi quelque amitié,
Car quand le cœur ne se peut décharger
Du deuil qu’il a pour le tôt soulager
Elle est contente issir hors de son centre,
Où en son lieu joie après douleur entre.
Larme qui peut ire, courroux, dédain,
Pacifier et mitiguer soudain,
Et amollir le cœur des inhumains,
Ce que ne peut faire force de mains.
Humeur piteuse, humble, douce et bénigne,
De qui le nom tant excellent et digne
Ne se devrait qu’en honneur proférer,
Vu que la mort elle peut différer,
Et prolonger le terme de la vie,
Comme l’on dit au livre d’Isaïe.
Ô liqueur sainte, ô petite larmette,
Digne qu’aux cieux – au plus haut – on te mette,
Qui l’homme à Dieu peut réconcilier,
Quand il se veut par toi humilier.
Larme qui apaise et adoucit les dieux,
Voire éblouit et baigne leurs beaux yeux
Ayant povoir encor sus plus grand-chose,
Et si ne peut la flamme en mon cœur close
Diminuer, et tant soit peu éteindre :
Et toutefois elle pourrait bien teindre
La joue blanche et vermeille de celle
Qui son vouloir jusques ici me cèle.
Ô larme épaisse ou compagne secrète
Qui sais assez comment amour me traite
Sors de mes yeux, non pas à grands pleins seaux,
Mais bien descends à gros bruyants ruisseaux,
Et tellement excite ton povoir
Que par pitié tu puisses émouvoir
Celle qui n’a commisération
De ma tant grande et longue passion.

Le Front

Front large et haut, front patent et ouvert,
Plat et uni, des beaux cheveux couvert :
Front qui est clair et serein firmament
Du petit monde, et par son mouvement
Est gouverné le demeurant du corps :
Et à son désir sont les membres concors :
Lequel je vois être troublé par nues,
Multipliant ses rides très-menues,
Et du côté qui se présente à l’oeil
Semble que là se lève le soleil.
Front élevé sur cette sphère ronde,
Où tout engin et tout savoir abonde.
Front révéré, Front qui le corps surmonte
Comme celui qui ne craint rien, fors honte.
Front apparent, afin qu’on pût mieux lire
Les lois qu’amour voulut en lui écrire,
Ô front, tu es une table d’attente
Où ma vie est, et ma mort très-patente!

La Gorge

Le haut plasmateur de ce corps admirable,
L’ayant formé en membres variable,
Mit la beauté en lieu plus éminent,
Mais, pour non clore icelle incontinent
Ou finir toute en si petite espace,
Continua la beauté de la face
Par une gorge ivoirine et très blanche,
Ronde et unie en forme d’une branche,
Ou d’un pilier qui soutient ce spectacle,
Qui est d’amour le très-certain oracle,
Là où j’ai fait par grand’dévotion
Maint sacrifice, et mainte oblation
De ce mien cœur, qui ard sur son autel
En feu qui est à jamais immortel :
Lequel j’arouse et asperge de pleurs
Pour eau benoîte, et pour roses et fleurs
Je vais semant gémissements et plaints,
De chants mortels environnés et pleins :
En lieu d’encens, de soupirs perfumés,
Chauds et ardents pour en être allumés :
Doncques, ô Gorge en qui gît ma pensée,
Dès le menton justement commencée,
Tu t’élargis en un blanc estomac,
Qu’est l’échiquier qui fait échec et mat
Non seulement les hommes, mais les Dieux,
Qui dessus toi jouent de leurs beaux yeux.
Gorge qui sers à ma dame d’écu,
Par qui amour plusieurs fois fut vaincu :
Car onc ne sut tirer tant fort et roide
Qu’il ait mué de sa volonté froide :
Pour non pouvoir pénétrer jusque au cœur
Qui lui résiste et demeure vainqueur.
Gorge de qui amour fit un pupitre,
Où plusieurs fois Vénus chante l’épître,
Qui les amants échauffe à grand désir
De parvenir au souhaité plaisir :
Gorge qui est un armaire sacré
À chasteté déesse consacré,
Dedans lequel la pensée publique
De ma maîtresse est close pour relique.
Gorge qui peut divertir la sentence
Des juges pleins d’assurée constance,
Jusqu’à ployer leur sévère doctrine,
Lorsque Phirnès découvrit sa poitrine.
Reliquiaire, et lieu très-précieux,
En qui Amour, ce Dieu saint, glorieux,
Révéremment et dignement repose :
Lequel souvent baisasse, mais je n’ose,
Me connaissant indigne d’approcher
Chose tant sainte, et moins de la toucher :
Mais me suffit que de loin je contemple
Si grand’beauté, qu’est félicité ample.
Ô belle Gorge, Ô précieuse image
Devant laquelle ai mis pour témoignage
De mes travaux cette dépouille mienne,
Qui me resta depuis ma plaie ancienne :
Et devant toi pendue demourra
Jusques à tant que ma dame mourra.

Le Soupir

Quand je contemple à part moi la beauté
Qui cèle en soi si grande cruauté,
Je ne puis lors bonnement non me plaindre,
Et par soupirs accumulés éteindre
Ce peu de vie, et presque tirer hors
L’âme gisant en ce malheureux corps,
Comme par ceux qui du centre procèdent,
Où mes torments tous autres maux excèdent,
Donc, ô Soupirs, vous savez mes secrets,
Et découvrez mes douloureux regrets,
Quand vous sortez sanglantissants du cœur
Jusque à la bouche éteinte par langueur :
Où allez-vous, Soupirs, quand vous sortez
Si vainement quand rien ne rapportez
Fors un désir de toujours soupirer,
Dont le poumon ne peut plus respirer?
Soupirs épars, qui tant épais se hâtent
Que pour sortir en la bouche ils se battent,
Ne plus ne moins, qu’en étroite fornaise
L’on voit la flamme issir mal à son aise.
Soupirs soudains et vistes et légers,
Soupirs qui sont déloyaux messagers.
Ha! qu’ai-je dit? déloyaux, mais fidèles,
S’entretenant par distinctes cordelles,
À celle fin que point ne m’abandonnent :
Et que toujours soulagement me donnent.
Soupirs menus qui êtes ma maignie,
Et me tenez loyale compaignie
Les longues nuits, au lit de mes douleurs
Qui est coupable, et recéleur de pleurs,
Lesquels je mêle avec très-piteux plaints,
Lors qu’à vous seuls tristement je me plains.
Soupirs secrets servant de procureur
Quand, pour juger ignorance ou erreur,
Ils vont pour moi vers celle comparaître
Où je ne puis – au moins à présence – être.
Que dira l’on de vous, soupirs épais,
Qui ne povez dehors sortir en paix,
Levant aux cieux votre longue traînée?
Alors qu’on voit fumer la cheminée,
L’on peut juger par signes évidents
Qu’il y a feu qui couvre là-dedans;
Et quand souvent je sangloutte, et soupire,
Que dans mon corps le feu croît et empire.
Soupirs qui sont le souef et doux vent,
Qui vont la flamme en mon cœur émouvant.
Ô toi, Soupir, seul soulas de ma vie,
Qui sors du sein de ma doucette amie,
Dis-moi que fait ce mien cœur trop osé :
Je crois qu’il s’est en tel lieu composé
Qu’amour piteux si haut bien lui procure
Qu’il n’aura plus de moi souci ne cure.

Le Sourcil

Sourcil tractif en voûte fléchissant
Trop plus qu’ébène, ou jayet noircissant.
Haut forjeté pour ombrager les yeux,
Quand ils font signe, ou de mort, ou de mieux.
Sourcil qui rend peureux les plus hardis,
Et courageux les plus accouardis.
Sourcil qui fait l’air clair obscur soudain,
Quand il froncit par ire, ou par dédain,
Et puis le rend serein, clair et joyeux
Quand il est doux, plaisant et gracieux.
Sourcil qui chasse et provoque les nues
Selon que sont ses archées tenues.
Sourcil assis au lieu haut pour enseigne,
Par qui le cœur son vouloir nous enseigne,
Nous découvrant sa profonde pensée,
Ou soit de paix ou de guerre offensée.
Sourcil, non pas sourcil, mais un sous-ciel
Qui est le dixième et superficiel,
Où l’on peut voir deux étoiles ardentes,
Lesquelles sont de son arc dépendantes,
Étincelant plus souvent et plus clair
Qu’en été chaud un bien soudain éclair.
Sourcil qui fait mon espoir prospérer,
Et tout à coup me fait désespérer.
Sourcil sur qui amour prit le pourtrait
Et le patron de son arc, qui attrait
Hommes et Dieux à son obéissance,
Par triste mort et douce jouissance.
O sourcil brun, sous tes noires ténèbres,
J’ensevelis en désirs trop funèbres
Ma liberté et ma dolente vie,
Qui doucement par toi me fut ravie.

Arion ou l’ églogue sur le trépas de feu Monsieur le Dauphin (1536)

L’églogue est un poème du genre classique caractérisé par la simplicité et l’humilité. Les sujets sont pastoraux et concernent généralement la vie en campagne, avec la simplicité et le mode d’expressions des personnages propres au monde rural. Les thèmes sont variés, allant de plaintes amoureuses à célébration des puissants en passant par les allégories politiques. Tout se déroule le jour dans un paysage idéalisé avec la verdure, le chant des oiseaux, le bruissement des rivières… qui procurent aux ruraux de simples et répétitifs plaisirs.

A la mort du dauphin de France François de Valois (10 août 1936), le fils aîné préféré du roi François 1er, Maurice Scève participe au tombeau bilingue avec cet églogue funéraire. Il s’agit de complaintes, d’une déploration allégorique sous le titre mythologique d’Arion, identification du roi François 1er.

C’est un monologue dans lequel Arion (François 1er) pleure la mort de son fils. Maurice de Scève s’inspire de la légende du poète Lesbos, qui, jeté à la mer par des marins a été sauvé par des dauphins que sa musique avaient séduits.

Délie-Objet de plus Haute Vertu 

C’est son seul recueil de poèmes, il a pour thème l’amour et Vénus, Cupidon et Amour sont présents. Cette déclaration, symphonie poétique d’amour consacre définitivement la célébrité de Scève. Elle lui est inspirée par son élève Pernette du Guillet, dissimulée sous le pseudonome de Délie (qui serait l’anagramme de l’idée),  dont il s’éprend éperdument. Un amour impossible, car il est contrarié par les parents de la jeune fille. On y trouve pas moins de quatre cents quarante neuf poèmes dédiés à la jeune femme. Écrits comme le faisait Pétrarque, ils expriment tantôt les joies, tantôt les espérances puis les regrets et l’amertume mais surtout les douleurs du poète amoureux. Néanmoins l’écriture lui procure un certain apaisement en lui permettant de maîtriser ce déchaînement, et il s’affirme plus en poète qu’en homme souffrant. Il transforme le désir physique et sexuelle pour Delie en une attirance d’ordre morale et intellectuelle. Avec ces vers dédiés à cet dame, Maurice de Scève lui assure l’immortalité. Plus encore. Avec les figurent mythiques et les astres qu’il fait graviter autour d’elle (Diane, Hécaté, la Lune, Artémis, Apollon..) elle en fait un Idéal et la fait rentrer dans l’éternité. Avec Délie commence le premier cycle amoureux de la Renaissance française.

On retiendra également qu’avec Delie on connaît un peu mieux l’auteur. Elle nous dévoile en effet ses émotions, ses amours, ses haines, ses idées politiques et philosophiques…

Extraits:

Tant je l’aimai, qu’en elle encor je vis :
Et tant la vis, que, malgré moi, je l’aime.
Le sens, et l’âme y furent tant ravis,
Que par l’Œil faut que le cœur la désaime.
Est-il possible en ce degré suprême
Que fermeté son outrepas révoque ?
Tant fut la flamme en nous deux réciproque,
Que mon feu luit, quand le sien clair m’appert.
Mourant le sien, le mien tôt se suffoque.
Et ainsi elle, en se perdant, me perd.

Le jour passé de ta douce présence
Fut un serein en hiver ténébreux,
Qui fait prouver la nuit de ton absence
À l’œil de l’âme être un temps plus ombreux,
Que n’est au Corps ce mien vivre encombreux,
Qui maintenant me fait de soi refus.
Car dès le point, que partie tu fus,
Comme le Lièvre accroupi en son gîte,
Je tends l’oreille, oyant un bruit confus,
Tout éperdu aux ténèbres d’Égypte.
 
Tout le repos, ô nuit, que tu me dois,
Avec le temps mon penser le dévore :
Et l’horloge est compter sur mes doigts
Depuis le soir jusqu’à la blanche Aurore.
Et sans du jour m’apercevoir encore,
Je me perds tout en si douce pensée,
Que du veiller l’âme non offensée
Ne souffre au corps sentir cette douleur
De vain espoir toujours récompensée
Tant que ce monde aura forme et couleur.
 
Tu te verras ton ivoire crêper
Par l’outrageuse et tardive vieillesse.
Lors sans pouvoir en rien participer
D’aucune joie et humaine liesse,
Je n’aurai eu de ta verte jeunesse,
Que la pitié n’a su à soi ployer
Ni du travail qu’on m’a vu employer
A soutenir mes peines éphémères
Comme Apollon, pour mériter loyer,
Sinon rameaux et feuilles très amères.
 
L’ardent désir du haut bien désiré,
Qui aspirait à celle fin heureuse,
A de l’ardeur si grand feu attiré,
Que le corps vif est jà poussière Ombreuse :
Et de ma vie, en ce point malheureuse
Pour vouloir toute à son bien condescendre,
Et de mon être, ainsi réduit en cendre
Ne m’est resté, que ces deux signes-ci :
L’œil larmoyant pour piteuse te rendre,
La bouche ouverte à demander merci.

En moi saisons et âges finissants
De jour en jour découvrent leur fallace.
Tournant les Jours et Mois et Ans glissants,
Rides arants déformeront ta face.
Mais ta vertu, qui par temps ne s’efface,
Comme la bise en allant acquiert force,
Incessamment de plus en plus s’efforce
A illustrer tes yeux par mort ternis.
Parquoi, vivant sous verdoyante écorce,
S’égalera aux Siècles infinis.

Continuant toi, le bien de mon mal,
A t’exercer comme mal de mon bien,
J’ai observé, pour voir ou bien ou mal,
Si mon service en toi militait bien.
Mais bien connus appertement combien

Mal j’adorais tes premières faveurs.
Car savourant le jus de tes saveurs,
Plus doux assez que Sucre de Madère,
Je crus et crois encor tes deffameurs,
Tant me tient sien l’espoir qui trop m’adhère.

Ce lien d’or, rais de toi, mon Soleil,
Qui par le bras t’asservit Ame et vie,
Détient si fort avec la vue l’oeil
Que ma pensée il t’a toute ravie,
Me démontrant, certes, qu’il me convie
A me stiller tout sous ton habitude.
Heureux service en libre servitude,
Tu m’apprends donc être trop plus de gloire
Souffrir pour une en sa mansuétude,
Que d’avoir eu de toute autre victoire.

L’oeil trop ardent en mes jeunes erreurs
Girouettait, mal caut, à l’impourvue :
Voici – ô peur d’agréables terreurs –
Mon basilisque, avec sa poignant’ vue
Perçant Corps, Coeur et Raison dépourvue,
Vint pénétrer en l’âme de mon âme.
Grand fut le coup, qui sans tranchante lame
Fait que, vivant le Corps, l’Esprit dévie,
Piteuse hostie au conspect de toi, Dame,
Constituée Idole de ma vie….

Moins je la vois, certes plus je la hais;

Plus je la hais, et moins elle me fasche.
Plus je l’estime, et moins compte j’en fais;
Plus je la fuis, plus veux qu’elle me sache.
En un moment deux divers traits me lâche
Amour et haine, ennui avec plaisir.
Forte est l’amour qui lors vient me saisir,
Quand haine vient et vengeance me crie :
Ainsi me fait haïr mon vain désir
Celle pour qui mon coeur toujours me prie…

Si le désir, image de la chose
Que plus on ayme, est du coeur le miroir,
Qui toujours fait par memoire apparoir
Celle où l’esprit de ma vie repose.
A quelle fin mon vain vouloir propose
De m’esmoigner de ce qui plus me suyt ?
Plus fuit le Cerf, et plus on le poursuyt,
Pour mieux le rendre aux rhetz de servitude :
Plus je m’absente et plus le mal s’ensuyt
De ce doux bien, Dieu de l’amaritude….

Le Naturant par ses haultes Idées

Rendit de soy la Nature admirable.

Par les vertus de sa vertu guidées

S’esvertua en œuvre esmerveillable.

Car de tout bien, voyre es Dieux désirable,

Parfeit un corps en sa parfection,

Mouvant aux Cieulx telle admiration,

Qu’au premier œil mon ame l’adora,

Comme de tous la délectation

Et de moy seul fatale Pandora….

Ma Dame ayant l’arc d’Amour en son poing

Tiroit a moy, pour a soy m’attirer :

Mais je gaignay aux piedz, & de si loing,

Qu’elle ne sceut oncques droit me tirer.

Dont me voyant sain, & sauf retirer,

Sans avoir faict a mon corps quelque breschc r

Tourne, dit elle, a moy, & te despesche.

Fuys tu mon arc, ou puissance, qu’il aye ?

Je ne fuys point, dy je, l’arc, ne la flesche :

Mais l’œil, qui feit a mon cœur si grand’ playc…

Je me taisois si pitoyablement,

Que ma Déesse ouyt plaindre mon taire

Amour piteux vint amyablement

Remédier au commun nostre affaire.

Veulx tu, dit il, Dame, luy satisfaire?

Gaigne le toy d’un las de tes cheveulx

Puis qu’il te plaict, dit elle, je le veulx.

Mais qui pourroit ta requeste escondire ?

Plus font amantz pour toy, que toy pour euh,

Moins réciproque a leurs craintif desdire…

Peuvent les Dieux ouyr Amantz jurer,

Et rire après leur promesse mentie ?

Autant seroit droict, & faulx parjurer,

Qu’ériger loy pour estre anéantie.

Mais la Nature en son vray convertie

Tous paches sainctz oblige a révérence.

Voy ce Bourbon, qui délaissant Florence,

A Romme alla, a Romme désolée,

Pour y purger honteusement l’oftence

De sa Patrie, & sa foy violée…

Je le vouluz, & ne l’osay vouloir,

Pour non la fin a mon doulx mal prescrire.

Et qui me feit, & tait encor douloir,

J’ouvris la bouche, & sur le poinct du dire

Mer, un serain de son nayf soubrire

M’entreclouit le poursuyvre du cy ‘.

Dont du désir le curieux soucy

De mon hault bien l’Ame jalouse enflamme.

Qui tost me fait mourir, & vivre aussi.

Comme s’estainct, & s’avive ma flamme…

L’ardent désir du hault bien désiré ‘,

Qui aspiroit a celle fin heureuse,

A de l’ardeur si grand feu attiré,

Que le corps vif est jà poulsiere Umbreuse :

Et de ma vie en ce poinct malheureuse

Pour vouloir toute a son bien condescendre,

Et de mon estre, ainsi réduit en cendre

Ne m’est resté, que ces deux signes cy :

L’œil larmoyant pour piteuse te rendre,

La bouche ouverte a demander mercy…

Sur le matin, commencement du jour,

Qui flourit tout en pénitence austère,

Je vy Amour en son triste séjour

Couvrir le feu, qui jusque au cœur m’altère,

Descouvre, dy je, ô malin, ce Cotere,

Qui moins offcnce, ou plus il est preveu.

Ainsi, dit il, je tire au despourveu.

Et celément plus droit mes traictz j’asseure.

Ainsi qui cuyde estre le mieulx pourveu

Se fait tout butte a ma visée seure…

 De ces haultz Montz jettant sur toy ma veue.

Je voy les Cieulx avec moy larmoier :

Des Bois umbreux je sens a l’impours’eue,

Comme les Bledz, ma pensée undoier 

En tel espoir me fait ores ploier,

Duquel bien tost elle seule me prive.

Car a tout bruyt croyant que Ion arrive,

J’apperçoy cler, que promesses me fuyent.

O fol désir, qui veult par raison vive,

Que foy habite, ou les Ventz légers bruyant…

Si de sa main ma fatale ennemye,

Et neantmoins délices de mon Ame,

Me touche un rien, ma pensée endormye

Plus, que le mort soubz sa pesante lame,

Tressaulte en moy, comme si d’ardent flamme,

Lon me touchoit dormant profondement.

Adonc l’esprit poulsant hors roidement

La veult fuyr, & moy son plus affin.

Et en ce poinct (a parler rondement)

Fuyant ma mort, j’accelerc ma fin…

D’un tel conflict en fin ne m’est resté,

Que le feu vif de ma lanterne morte,

Pour esclairer a mon bien arresté

L’obscure nuict de ma peine si forte,

Ou plus je souffre, & plus elle m’enhorte

A constamment pour si hault bien périr.

Périr j’entens, que pour gloire acquérir

En son danger je m’asseure tresbien :

Veu qu’elle estant mon mal, pour en guérir

Certes il fault, qu’elle me soit mon bien…

Incessamment mon grief martyre tire

Mortelz espritz de mes deux flans malades

Et mes souspirs de l’Ame triste attire,

Me resveillantz tousjours par les aulbades

De leurs sanglotz trop desgoutcment fades

Comme de tout ayantz nécessité,

Tant que reduict en la perplexité,

A y finir l’espoir encor se vante.

Parquoy troublé de telle anxiété.

Voyant mon cas, de moy je m’espouvante….

Epitaphe de Pernette de Guillet (1545):

L’auteur rend un ultime hommage à Pernette du Guillet, poétesse et objet de son amour impossible emportée par une épidémie de peste à l’âge de 25 ans.

L’heureuse cendre autrefois composée
En un corps chaste, où vertu reposa,
Est en ce lieu, par les Grâces posée,
Parmi ses os, que beauté composa.

Ô terre indigne ! en toi son repos a
Le riche étui de cette âme gentille,
En tout savoir sur toute autre subtile,
Tant que les cieux, par leur trop grande envie,
Avant ses jours l’ont d’entre nous ravie,
Pour s’enrichir d’un tel bien méconnu,
Au monde ingrat laissant bien courte vie,
Et longue mort à ceux qui l’ont connu

Saulsaye, Églogue de la vie solitaire (1547):

Dans ce long poème publié encore anonymement sous la signature « Souffrir et non souffrir »on retrouve de nouveau l’influence de Pétrarque, mais aussi celle de Sannazar. Suite au décès de son amie Pernette du Guillet (en1545) et de son cousin Guillaume Scève (1546), l’auteur s’isole (comme il lui arrive souvent de le faire) pour une retraite champêtre sur l’Ile Barbe près du confuent du Rhone et de la Saône. C’est là qu’il écrit cet églogue. Maurice de Scève fait l’éloge de la solitude et du retrait à travers les deux personnages que sont Antire et Philerme. Solitude qui rime avec la vie à la campagne simple, contemplative et aux plaisirs frugaux.

Extraits:

Antire

Non sans raison je me suis resveillé

Au premier somme, et fort esmerveillé

Oyant, Philerme, une voix long temps plaindre

Piteusement, et qui sans point se feindre

Se lamentant monstroit par sa complainte

Une ame triste, et de douleur attainte.

Je ne povois en sommeillant comprendre,

Que ce fust toy, qui le m’as fait entendre

Par tant de fois : si bien j’eusse ouvert l’œil,

Qui m’es congnu plus qu’à toy ce Soleil.

Et mesmement dès que tu soulois paistre

Sur la montaigne, et non en ce champestre,

Lieu solitaire, où la Saulsaye espaisse

Soubs doulce horreur est de mort une espece,

Où nul (fors toy, et tout desespoir) vient…

Philerme

O fortuné, et bienheureux Antire,

Depuis Doris, ma premiere liesse,

Où je passay sans ennuy ma jeunesse,

Je me perdis en ceste autre Belline,

A qui mon ame, et ma vie s’incline,

M’asservissant soubs celle grand’ beauté,

Qui cele en soy la douce cruauté,

Où me nourrit ce jeune Enfant aveugle:

Qui tellement nous, ses amans, aveugle,

Que par rigueur, qu’on nous tient, nous attire

Trop voulenteux à tout aspre martyre.

Quoy congnoissant ceste douce rebelle,

Se monstre à moy si cruellement belle,

Que rien ne vault prier, plaindre, plorer,

Crier mercy, à genoux l’adorer :

Ne par presens, ne par pleurs, qu’ay sceu rendre,

Onc n’ha voulu (ô Dieux piteux) entendre

A me donner tant soit peu d’esperance

D’avoir un jour de mes maux allegeance :

Parquoy ma vie est de moy tant haye….

Parquoy je pris pour souverain remede

De m’eslongner de ce lieu, où habite

Celle cruelle, ingrate, et si despite,

Qu’onc ne daigna recevoir la garlande

D’un vert tissu parfumé de lavande,

Qui fut jadis à Doris la benigne,

Et son miroir, qu’elle reputoit digne

Pour une Nymphe, et un panier d’osier,

Et ses costeaux poingnants comme un rosier,

Dons pour donner à la mere des Dieux,

Lesquelz j’avois plus chers, que mes deux yeux.

Et toutesfois elle les refusa,

Si grand desdaing envers moy elle usa,

Dont bien pensay crever de dueil et d’ire…

Là je me lave et les mains et la face :

Puis me contemple en l’eau par quelque espace

Couché sus l’herbe. Et quand ma soif m’altere,

J’espuise à coup de leur eau fresche et clere

Dens ma main creuse, et en beuvant leur prie,

Que tout ainsi, qu’à eux, Amour me rye :

Ou que leur eau de leur amour coulpable

Puisse assoupir mon feu intolerable….

A peine ay clos deux ou trois fois les yeux,

Qu’augmenter j’oy par hayes, et buissons

Les resonnants, et harmonieux sons

Des oysillons, qui s’entrejouants volent,

Et doucement de leurs gousiers flageolent :

Entre lesquelz l’Aronde se desgoise

Avec sa sœur menant si haulte noise,

Qu’en m’estendant du tout je me resveille

Pour à leur bruit prester toute l’oreille…

Antire

Certes je prens de toy compassion,

Oyant par toy la tribulation,

Que ta Belline incessamment te donne.

Et m’esbahys qu’elle ne te guerdonne,

Ou recongnoit l’amour, que tu luy portes,

Dont à present ainsi te desconfortes.

Et d’autre part, ta solitaire vie

En t’escoutant m’engendre presque envie

De te suyvir, et tost m’y rengeroit130,

Si ce n’estoit que chacun jugeroit,

Que ne la sçay estre peu convenante

Aux hommes forts, comme elle est consonante

Au naturel de toute fiere beste…

Et pour autant je ne m’esbahy point,

Si orendroit tu n’es plus en tel poinct,

Comme autresfois je t’ay sainement veu,

Plein de plaisir, et de tout bien pourveu.

Mais et comment pourrois tu vivre allaigre

En ce lieu cy, qui est de plaisir maigre ?

Car, nonobstant que Saulx espais verdoyent,

Pource qu’ilz sont près de lieux, qui undoyent,

Si sont ilz bien pour plus grande raison

Joints aux ruisseaux, voire toute saison…

Philerme

Il t’est facile à faire, et bien aysé,

Qui as l’esprit à ton vueil appaisé,

Comme celuy, qui de soy delibere,

Quand il se sent et cœur et corps libere.

Làs, que me vault, si de mes ennemis

Je suis navré, et puis en seurté mis

Je meurs, combien qu’à vivre je m’essaye ?

L’arc desbendé ne guerit pas la playe…

Ne penses point que pour la mespriser,

Elle se vueille envers moy raviser,

Mais deviendra encores plus haultaine,

Tant je la sens de mes desirs loingtaine :

Qui me feroit, non certes meilleurer,

Ains pour un rien à coup desesperer…

Antire

Pource que n’as ton cœur en autre part.

Mais celuy là, qui en maint lieu despart,

Et sa pensee, et son affection,

Certes il est hors la subjection

Du mol Archier, qui ainsi te tormente.

Et pour vray dire (et sans que je t’en mente)

Quiconques vit sans autre pensement,

Couve l’amour en son entendement,

Qui le maistrise, et en fait son vouloir,

S’abandonnant luy mesme à nonchaloir…

Philerme

Que serviront grands thresors amassez,

Quand, ayant tout, on n’ha jamais assez ?

Et si tu dis que pour vertu conquerre,

Et renommee, il fault des biens acquerre :

Comment veux tu que biens vertu on nomme,

Puis que par eux il n’est si prudent homme,

Soit par science, ou par sens vertueux,

Qui ne devienne en fin voluptueux,

Et qu’aux plaisirs du tout ne s’asservice ?

Antire

Mais acquerant on evite le vice

D’oysiveté, dont maints grands maux procedent.

Et puis l’acquis à ceux, qui le possedent

Par leur vertu, un si hault bien leur fait,

Que pour l’honneur se gardent de meffait…

Philerme

Il est bien vray qu’en ville

Les passetemps y sont plus grans qu’icy :

Et les soucys y sont plus grans aussi.

Vous inventez maints et divers esbats :

Vous suscitez aussi plusieurs debats.

Ainsi vaquant à ce, que plus vous duyt,

Ore au proufit, et ores au desduyt,

Le moys entier ne dure point un jour.

Et en ce mien delectable sejour

Le moindre jour pres qu’autant qu’un moys monte.

Car en tout temps la matinee est prompte,

Et le soir est plus tardif à venir…

Escriz de divers poètes a la louenge de Louize Labé, Lionnoize (1555):

Il s’agit d’un hommage rendu à Louise Labé, poétesse lyonnaise surnommée « La Belle Cordelière ». Olivier de Magny et Jean-Antoine de Baïf contribuent à ce recueil d’hommage.

Extraits:

…Car, s’elle tourne et s’enfuit,

En vain apres on se travaille:

Sans espoir de fruit on la suit.

Le temps ce dous loisir nous baille,

De pouvoir gayement ici

Dire et ouir maintes sornettes,

Et adoucir notre souci,

En contant de nos amourettes…

Elle des dons des Muses cultivez,

S’est pour soymesme et pour autrui saisie:

Tant qu’en louant sa dine poësie,

Mieus que par vous par elle vous vivez.

 

Laure ut besoin de faveur empruntee

Pour de renom ses graces animer;

Louïze, autant en beauté se faisant croire,

A ses loueurs est cause de leur gloire…

 

Si de ceus qui ne t’ont connue, qu’en lisant

Tes Odes et Sonnets, Louïze, et honorée…

Telle grâce à chanter, baller, sonner te suit,

Qu’à rompre ton lien ou fuir je n’essaye.

Tant tes vers amouteus t’ont donné los et bruit,

Qu’heureus me sens t’avoir le premier aymee,

Mais prisé ton savoir avant la renommee… 

 

Marguerytes (1547):

Ecrit en l’honneur de sa protectrice Marguerite de Navarre et de Valois, suivi de « Suytes des Marguerites » la même année.

La Magnificence de la superbe et triomphante entrée de la noble et antique cité de Lyon (1549):

Maurice narre dans ce récit l’entrée de Henri II et de Catherine de Médicis à Lyon, dont il fut le principal responsable de l’organisation. Il donne un « compte-rendu » assez détaillé des festivités organisées en l’honneur des deux souverains.

Extraits:

Le Treschrestien Roy de France Henri deuxiesme voulant à son heureux aduenement visiter les Frontieres de son Royaulme, comme Prince prudent , delibera de passer en Piedmont, pour u y veoir ses forteresses, et pour plusieurs autres grandz respectz: et de là s’en retourner par Lyon…

Le Dymanche XXIII. Fit son entree. Parquoy sur les dix heures du matinpartit d’Esnay monté dens une des Gondoles expressement faictes pour le service et commodité de sa Magesté : Et sur icelle s’en vint par eau disner aux fauxbourg de Vaise au logis du Mouton, ou l’on luy avoit dressé un Loge, ainsi que d’ancienne coustume, pour recevoir et ouir les Chefs des Natios et Capitaines des Enfantz de la Ville, qui luy venoyent faire reverence, et hommage…

Sur l’heure de Mydy tout le Clergé s’en vint avec les Bannieres des Confreries iusques au long de l’Observance, et là les rangeret, come de toute anciène coustume. Et de là Messieurs les Doien, et Contes de Sainst Jean avec leurs grand robes de satin, damas, et taffetas passerent oultre sur leurs Mulles, et vindrent faire la reverence à sa Majesté :puys s’en retournerent l’attendre devant la grande Esglise…

En ce triumphant et admirable equipage le Roy marcha le long du fauxbourg de Vaise jusques à Pierrencise, ou au dessouz du Chastyeau veit à main gauche une haulte Obelisque en forme de Piramide quarree de soixante troys piedz et plus de haulteur, le pedestal de douze, taillé à la rustique, aux deux frontz duquel estoit escript NOMEN QUI TERMINAT ASTRIS. Rencontrant convenablement bien à un croissant d’argent de trois piedz et plus du centre, lequel estoitau fin sommet de la pointe de la montee de ladicte Obelisque…   

Passant outre la rue de Fladres sa Magesté entra au Chage, ou estoit une perspective d’une place de Ville refigurant Troye : joignant laquelle s’eslevoient deux formes, sur l’une un Dieu antique, sa corone à pointes, et un tridet en main, un roc devant soy. De l’autre une bien belle jeune fille, l’armet en teste riche et reluisant de pierrerie : sa robe troussee, descouvrant ses bottines et le tout couvert d’une merveilleuse richesse : en la main une lance, s’appuyant l’autre sur un pavoys, auquel estoit la teste de Meduse, designat tous… 

Microcosme (1559):

L’écriture de ce grand poème scientifique et théologique, composé de trois livres de milles vers chacun, occupe le reste de la vie de Maurice Scève. Il surmonte sa douleur pour trouver la force d’écrire ce véritable hymne à la liberté humaine et au progrès, sa dernière œuvre. Cela se passe comme si l’auteur voulait, avant de s’en aller, laisser un message à l’humanité alors que Lyon est dévasté par les conflits religieux et décimé par la peste. La liberté octroyée, selon lui, est la seule capable de libérer l’énergie de l’homme pour faire avancer l’humanité.

Emprunt de l’optimisme né de la Renaissance, le récit retrace dans l’ordre chronologique biblique l’épopée de l’homme ou son aventure intellectuelle et technique depuis sa création. Il est tout à fait dans l’esprit de la Renaissance, où règne la confiance totale dans la capacité de l’homme à maîtriser son destin.  L’aboutissement des efforts de l’homme, qui a déployé toute son énergie durant des siècles, grâce à sa grandeur (dignitias hominis) et avec l’aide de Dieu, est la réparation de la faute du premier être humain et la reconstruction du Paradis tel qu’il devait être au profit des générations suivantes.

Le premier livre va jusqu’à la mort d’Adel tué par son frère Caïn (les deux fils d’Adam et Eve). Interpellé par Dieu, Caïn nie son crime. Dieu le maudit et le condamne errer sur la terre.

Dans le second Adam fait un rêve dans lequel il entrevoit l’apparition des arts et des techniques. Le songe prend fin avec l’irruption d’Orphée qui fait lui fait peur.

Le troisième livre est un étalage que fait Adam à Eve de ce que l’homme est capable de réaliser grâce à la dignitias hominis.

Extraits:

Dieu bon t’abondonnat tant de fruicts à manger,

N’estoit ce à charité, ô ingrat, te ranger ?

Et du bien, et du mal refrenant ta licence.

N’estoit ce à esperer en si juste defense ?

Autrement t’anonçant la Mort estre prochaine,

N’estoit ce à prester foy à son dire certaine ?…

Car sur ces trois vertus sur toutes les plus hautes

Negligees ainsi par tes trois lourdes fautes

Dieu des lors establit son eternelle Eglise

Pour le restaurement de ton erreur commise…

Oyant Amphion sonner sa lyre enchanteresse

Les rochers animant pour mur, et forteresse

De ses Thebains taillés. Ce que voyant ne voit

De merveille esperdu, et qui moins concevoit

La force, et la vertu de si sainte chanson,

Qui les pierres rangeoit d’elles mesmes au son.

Mais comme il s’etonnoit de chose si estrange,

Se tourne ailleurs, et voit qui de son sens l’estrange…

C’est qu’un autre il entend, un Lyrique ancien,

Un trop plus digne assés du charme Thracien,

Qui par son bois sonnant son bruit si merveilleux

Les fleuves arrestoit roidement perilleux :

Et les hautes forests de leur cyme sauvage

Le suivoyent descendant au ord coy du rivage.

La lune revoquoit, contraingnoit les Demons

A luy esplader le haut sommet des mons. 

Et d’un long son trainant sensiblement plus dous

Transformait les brutaux, et les rudes sur tous

En forts hommes adroits. Dont l’Homme s’espouvante,

Et plus au double Adam, qui sa femme dormante

Trassaillant effroyé reveille à son dos jointe.

Lesquels reconnoissans du jour la clere pointe

Se levent, et s’en vont non leur fils lamenter

Mais comme au cher defunt piement parenter.

Tous deux les yeux en bas sur la fosse fichés

De larmoyante humeur et vuides, et sechés, 

En extase ravis du regret, qui les morts

Contemployent leur misere en contemplant le mort…

Autres poèmes de Maurice Scève 

  • Au moins toi, claire et heureuse fontaine
  • Dizains
  • En devisant un soir me dit ma Dame
  • En tel suspens ou de non ou d’oui
  • En toi je vis, où que tu sois absente
  • Epitaphe de Pernette de Guillet
  • L’oisiveté des délicates plumes
  • Le jour passé de ta douce présence
  • Plutôt seront Rhône et Saône disjoints
  • Quand l’ennemi poursuit son adversaire
  • Si tu t’enquiers pourquoi sur mon tombeau
  • Sur la fontaine de Vaucluse
  • Tant je l’aimais qu’en elle encor je vis
  • Tout le repos, ô nuit, que tu me dois
  • Tu cours superbe, ô Rhône, florissant
  • Tu te verras ton ivoire crêper

Citations de Maurice Scève :

  • En toi je vis, où que tu sois absente; en moi je meurs, où que je sois présent.
  • Toute douceur d’amour est destrempée de fiel amer et de mortel venin.
  • En sa beauté gît ma mort et ma vie.
  • Plutôt seront Rhône et Saône disjoints, que d’avec toi mon coeur se désassemble.
  • Contre l’adversité se prouve l’homme fort. 

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