Pierre de Ronsard, prince des poètes et poète des princes

26 Fév 2014 | Publié par mus dans Histoire de la littérature française | Le XVI – XVII siècle
Pierre de Ronsard, ou la naissance de la poésie amoureuse
Pierre de Ronsard, ou la naissance de la poésie amoureuse

Biographie de Pierre de Ronsard (1524-1585)

Poète certainement le plus emblématique et populaire de la renaissance, Pierre de Ronsard naît le 10 septembre 1524 au Château de la Possonnière  près du village de Couture-sur-Loir dans le  Comté de Vendôme. Né de famille aristocratique parent de Bayard et même de la reine Elisabeth d’Angleterre, il est le fils cadet de Louis de Ronsard et de Jeannez Chaudrier. Hevalier, son père combattit sous Louis XII et François 1er et joua le rôle de maître d’hôtel des enfants de François Ier lors de leur captivité en Espagne.

Passionné de l’Italie de la renaissance, son père l’élève dans l’engouement pour les arts et les lettres. Pierre rentre au collège de Navarre à Paris en 1533 qu’il quitte semble t-il à cause de ses maîtres qui le terrifient. Ses résultats sont bien en de ça de ses facultés.

A douze ans il rentre au service de la cour de France en tant que page, ce qui lui permet de voyager beaucoup. Il fait la rencontre de poètes, des clercs, d’humanistes …avec qui il apprend beaucoup.

Très doué pour l’escrime, l’équitation et les exercices physiques, il se prédestine à une carrière militaire et diplomatique. Il renonce malgré lui car des otites à répétitions le rendent quasiment sourd. Il se découvre un don pour la poésie en lisant plusieurs œuvres notamment de l’antiquité dont Virgile et Horace. Il s’exerce en latin puis se met à les imiter en français sans avoir fait d’études littéraires. Au collège de Coqueret à paris où il rentre il rencontre des écrivains avec qui il apprend. Il est particulièrement influencé par Jean Dorat son maître helléniste.

En 1544 Ronsard s’installe à Paris et s’inscrit à l’université. Il forme avec Joachim Bellay qu’il vient de rencontrer, et quelques poètes la Pléiade. Ce groupe se donne pour mission de protéger la langue française, de l’enrichir et de créer une véritable littérature française inspirée des auteurs latins et grecs. Il se rend en 1545 à Poitiers foyer intellectuel par excellence pour rejoindre son cousin le cardinal Jean de Bellay. Il entame des études de droit et sous l’influence de Marot il s’amuse à versifier. Sous celle de Peletier il imite tout aussi bien les poètes de l’antiquité que ceux de la Renaissance italienne.

Son talent s’affirme, Henri II, François 1er, Charles IX, Marguerite de France (la sœur du roi et de Charles IX)… tombent sous son charme. Celui qui lui confère des traitements privilégiés. En 1558 Pierre de Ronsard est nommé Poète officiel de la cour, conseiller et aumônier ordinaire du roi Henri II. Cette consécration est considérée comme une reconnaissance de son génie, le « prince des poètes »

Avec la mort d’Henri II, il perd sa place dans la cour, et devient chanoine et archidiacre (1560). Il profite de cette situation pour réunir et publier en quatre volumes l’ensemble de ses œuvres. Il s‘engage de plus en plus dans le domaine politique, et se met du côté des catholiques. Il est de nouveau rappelé à la Cour pour être Poète officiel de Charles IX. C’est là que son rôle politique s’affirme avec des écrits engagés tels « Discours sur les misères de ce temps », « Remontrance au peuple de France », ou encore « Réponses aux injures et calomnies des ministres de Genève » (1563) dans lequel il se prononce pour le catholicisme.

Il quitte de nouveau la Cour et se réfugie dans ses prieurés de Vendée et de Touraine pour se consacrer dans la solitude à l’édition de ses œuvres complètes. Il s’installe ensuite à Saint-Cosme-en-l’Isle, près de Tours, dans le prieuré dont il deviendra le prieur en 1585. Considéré comme un grand poète de l’amour, il reçoit notamment la visite de Catherine de Médicis et de son fils, le roi Charles IX avec qui il se réconcilie. La reine l’invite à consoler Hélène de Surgères, sa fille d’honneur qui vient de perdre son amoureux au combat. Il écrit pour elle « Sonnets pour Hélène » et en tombe follement amoureux malgré son âge. Il lui écrit même « Vivez si m’en croyez ! N’attendez à demain ! Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ! » . Mais il n’obtiendra jamais d’elle  plus que « Je vous aime, poète ! » Elle décède peu après de chagrin sans doute, et pucelle semble t-il.

Il décède dans la nuit du 27 au 28 décembre 1585 dans sa demeure de Saint-Cosme torturé par la goutte et les insomnies. Il est alors enterré dans la crypte de l’église du prieuré de Saint-Cosme, qui est resté longtemps en en ruine. Après sa réhabilitation, le site a été ouvert en 1951 au public. Fermé de nouveau pour restauration, il sera accessible au public en janvier 2015. Deux mois après sa mort il reçoit un hommage officiel au collège de Boncourt, où ses funérailles solennelles sont célébrées à Paris le 25 février 1586, date anniversaire de la bataille de Pavie. Toute la cour s’y presse.

Œuvre de Ronsard

La carrière poétique de Pierre de Ronsard va de 1550 à 1585, trente ans pour nous offrir une œuvre vaste et variée. Maître de la poésie lyrique qui fait de lui un poète de l’amour et de la nature, elle est tout aussi qu’engagée et officielle. Humaniste avant tout, il renoue avec Homère, Horace ou encore Virgile pour s’inspirer de la poésie de l’antiquité. Comblé de biens et d’honneurs,  il met son talent au service de la royauté.

Le conflit religieux qui se transforme en guerre civile qui dévaste le pays ne le laisse pas indifférent. Il manifeste sa profonde amertume, et choisit de défendre la foi des ancêtres en s’en prenant violemment par la plume aux protestants.

Une partie de son œuvre restent donc militante, animé qu’il est par sa foi catholique pour la défense de la paix. Certains écrits sont tellement violents qu’ils sont pathétiques. En tant que poète officiel, il participe par sa poésie à pacifier les esprits lors des voyages du roi et de la reine dans les provinces françaises. La Franciade écrit à la gloire de la France illustre bien son patriotisme et son statut de poète national.

Œuvres de Pierre de Ronsard

La vie et les œuvres lyriques de Ronsard ont été fortement influencés par quelques femmes, dont il était amoureux et pour lesquelles il avait de l’admiration. A la jeune Cassandre, puis Marie et enfin Hélène ses inspiratrices, il a offert des sonnets amoureux pour chanter sa passion et l’amour qui lui ont valu le titre de poète amoureux. Pour le prestige il s’est ensuite intéressé à d’autres genres poétiques, celui qui porte sur les hymnes et l’épopée. Entre les deux et en tant que poète officiel, il compose des discours sur la situation du pays. Son œuvre peut-être classée selon quatre catégories :

Les Odes (1550-1552) : Ronsard tente de revenir au lyrisme antique, avec des inspirations multiples.

Les Amours (De 1552 1578) : sont des poèmes d’inspiration personnelle

Les Hymnes (1555 – 1556) : le ton est épique

Les Discours (1562 – 1563) : Ronsard utilise la satire et apparaît éloquent dans le parti prit pour la foi catholique et Charles IX.

La Franciade (1572) : poème épique composé à la demande de Charles IX à la gloire de la France, mais qu’il n’achève pas, découragé par la situation qui prévaut notamment la guerre civile. Il met en scène Francus (Francien) fils d’Hector présenté comme le fondateur de la nation française.  

Poèmes posthumes (1586) : Juste après sa mort, les amis de Ronsard publient quelques poèmes de la fin de sa vie. Ceux sont des sonnets qui racontent sa souffrance physique, alors que la mort se profile à l’horizon (Je n’ai plus que les os ou Ah! longues nuits d’hivers…).

Quelques œuvres et extraits de Ronsard

Les Odes

ou Les Odes de Ronsard (1549 à 1552)   

En introduisant l’Ode dans la poésie française, Ronsard tente de revenir au lyrisme antique avec des inspirations plus en vogue et plus variées. C’est une véritable révolution lyrique qui déclenche même une polémique. Les Odes sont le fruits de l’enseignement qu’il a reçu de Dorat au collège de Coqueret et de son admiration aux poètes de l’Antiquité notammlent le Grec Pindare. Ces odes lui valent les faveurs d’Henri II.

A la forêt de gastine

Couché sous tes ombrages vers
Gastine, je te chante
Autant que les Grecs par leurs vers
La forest d’Erymanthe.
Car malin, celer je ne puis
A la race future
De combien obligé je suis
A ta belle verdure :
Toy, qui sous l’abry de tes bois
Ravy d’esprit m’amuses,
Toy, qui fais qu’à toutes les fois
Me respondent les Muses :
Toy, par qui de ce meschant soin
Tout franc je me délivre.
Lors qu’en toy je me pers bien loin.
Parlant avec un livre.
Tes bocages soient tousjours pleins
D’amoureuses brigades,
De Satyres et de Sylvains,
La crainte des Naiades.
En toy habite désormais
Des Muses le college.
Et ton bois ne sente jamais
La flame sacrilège.

Contre Denise Sorcière

L’inimitié que je te porte.
Passe celle, tant elle est forte,
Des aigneaux et des loups,
Vieille sorcière deshontée,
Que les bourreaux ont fouettée
Te honnissant de coups.

Tirant après toy une presse
D’hommes et de femmes espesse,
Tu monstrois nud le flanc.
Et monstrois nud parmy la rue
L’estomac, et l’espaule nue
Rougissante de sang.

Mais la peine fut bien petite.
Si lon balance ton mérite :
Le Ciel ne devoit pas
Pardonner à si lasche teste,
Ains il devoit de sa tempeste
L’acravanter à bas.

La Terre mère encor pleurante
Des Geans la mort violante
Bruslez du feu des cieux,
(Te laschant de son ventre à peine)
T’engendra, vieille, pour la haine
Qu’elle portait aux Dieux.

Tu sçais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
Des pays chaleureux.
Et en quel mois, en quelles heures
Les fleurs des femmes sont meilleures
Au breuvage amoureux.

Nulle herbe, soit elle aux montagnes.
Ou soit venimeuse aux campagnes,
Tes yeux sorciers ne fuit.
Que tu as mille fois coupée
D’une serpe d’airain courbée,
Béant contre la nuit.

Le soir, quand la Lune fouette
Ses chevaux par la nuict muette,
Pleine de rage, alors
Voilant ta furieuse teste
De la peau d’une estrange beste
Tu t’eslances dehors.

Au seul soufler de son haleine
Les chiens effroyez par la plaine
Aguisent leurs abois :
Les fleuves contremont reculent.
Les loups effroyablement hurlent
Apres toy par les bois.

Adonc par les lieux solitaires.
Et par l’horreur des cimetaires
Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures
Les corps des morts tu des-emmures
De leurs tombeaux reclus.

Vestant de l’un l’image vaine
Tu viens effroyer d’une peine
(Rebarbotant un sort)
Quelque veufve qui se tourmente,
Ou quelque mère qui lamente
Son seul héritier mort.

Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l’air toute argentée,
Luy dardant d’icy bas
Telle couleur aux joues pâlies.
Que le son de mille cymbales
Ne divertiroit pas.

Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
Te ferme sa maison.
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
Du just de ta poison.

J ’ay veu souvent ton œil senestre.
Trois fois regardant de loin paistre
La guide du troupeau.
L’ensorceler de telle sorte.
Que tost après je la vy morte
Et les vers sur la peau.

Comme toy, Medée exécrable
Fut bien quelquefois profitable :
Ses venins ont servy,
Reverdissant d’Eson l’escorce :
Au contraire, tu m’as par force
Mon beau printemps ravy.

Dieux ! si là haut pitié demeure,
Pour recompense qu’elle meure,
Et ses os diffamez
Privez d’honneur de sépulture,
Soient des oiseaux goulus pasture,
Et des chiens affamez.

A Cassandre (1552)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au votre pareil.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vôtre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Odelette à une jeune maîtresse

Pourquoy comme une jeune poutre
De travers guignes tu vers moy ?
Pourquoy farouche fuis-tu outre
Quand je veux approcher de toy ?

Tu ne veux souffrir qu’on te touche ;
Mais si je t’avoy sous ma main,
Asseure toy que dans la bouche
Bien tost je t’aurois mis le frain.

Puis te voltant à toute bride
Je dresserois tes pieds au cours.
Et te piquant serois ton guide
Par la carriere des Amours,

Mais par l’herbe tu ne fais ores
Qui suivre des prez la fraicheur,
Pource que tu n’as point encores
Trouvé quelque bon chevaucheur.

A la fontaine Bellerie

O Fontaine Bellerie,
Belle fontaine cherie
De noz Nymphes, quand ton eau
Les cache au creux de ta source
Fuyantes le Satyreau,
Qui les pourchasse à la course
Jusqu’au bord de ton ruisseau,
Tu es la Nymphe eternelle
De ma terre paternelle :
Pource en ce pré verdelet
Voy ton Poëte qui t’orne
D’un petit chevreau de laict,
A qui l’une et l’autre corne
Sortent du front nouvelet.
L’Esté je dors ou repose
Sus ton herbe, où je compose,
Caché sous tes saules vers,
Je ne sçay quoy, qui ta gloire
Envoira par l’univers,
Commandant à la Mémoire

Que tu vives par mes vers.
L’ardeur de la Canicule
Le verd de tes bords ne brûle.
Tellement qu’en toutes pars
Ton ombre est espaisse et drue
Aux pasteurs venant des parcs.
Aux beufs laz de la charuë,
Et au bestial espars.
Iô, tu seras sans cesse
Des fontaines la princesse,
Moy célébrant le conduit
Du rocher perse, qui darde
Avec un enroué bruit
L’eau de ta source jazarde
Qui trepillante se suit.

Quand je suis vingt ou trente mois

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vandomois,
Plein de pensées vagabondes.
Plein d’un remors et d’un souci.
Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres, et aux ondes.

Rochers, bien que soyez âgez
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ny d’estat ny de forme :
Mais tousjours ma jeunesse fuit.
Et la vieillesse qui me suit.
De jeune en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans
En l’hyver voz cheveux plaisans,
L’an d’après qui se renouvelle.
Renouvelle aussi vostre chef :
Mais le mien ne peut derechef
R’avoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis veu chez vous
Avoir jadis verds les genous.
Le corps habile, et la main bonne :
Mais ores j’ay le corps plus dur,
Et les genous, que n’est le mur »
Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez.
Et vous menez et ramenez
Voz flots d’un cours qui ne séjourne :
Et moy sans faire long séjour
Je m’en vais de nuict et de jour.
Mais comme vous, je ne retourne.

Si est-ce que je ne voudrois
Avoir esté rocher ou bois.
Pour avoir la peau plus espesse,
Et veincre le temps emplumé :
Car ainsi dur je n’eusse aimé
Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.

Verson ces roses pres ce vin

Verson ces roses pres ce vin,
De ce vin verson ces roses,
Et boyvon l’un à l’autre, afin
Qu’au coeur noz tristesses encloses
Prennent en boyvant quelque fin.

La belle Rose du Printemps
Aubert, admoneste les hommes
Passer joyeusement le temps,
Et pendant que jeunes nous sommes
Esbatre la fleur de noz ans.

Tout ainsi qu’elle défleurit
Fanie en une matinée,
Ainsi nostre âge se flestrit,
Làs ! et en moins d’une journée
Le printemps d’un homme perit.

Ne veis-tu pas hier Brinon
Parlant, et faisant bonne chere,
Qui làs ! aujourd’huy n’est sinon
Qu’un peu de poudre en une biere,
Qui de luy n’a rien que le nom ?

Nul ne desrobe son trespas,
Caron serre tout en sa nasse,
Rois et pauvres tombent là bas :
Mais ce-pendant le temps se passe
Rose, et je ne te chante pas.

La Rose est l’honneur d’un pourpris,
La Rose est des fleurs la plus belle,
Et dessus toutes a le pris :
C’est pour cela que je l’appelle
La violette de Cypris.

La Rose est le bouquet d’Amour,
La Rose est le jeu des Charites,
La Rose blanchit tout au tour
Au matin de perles petites
Qu’elle emprunte du Poinct du jour.

La Rose est le parfum des Dieux,
La Rose est l’honneur des pucelles,
Qui leur sein beaucoup aiment mieux
Enrichir de Roses nouvelles,
Que d’un or, tant soit precieux.

Est-il rien sans elle de beau ?
La Rose embellit toutes choses,
Venus de Roses a la peau,
Et l’Aurore a les doigts de Roses,
Et le front le Soleil nouveau.

Les Nymphes de Rose ont le sein,
Les coudes, les flancs et les hanches :
Hebé de Roses a la main,
Et les Charites, tant soient blanches,
Ont le front de Roses tout plein.

Que le mien en soit couronné,
Ce m’est un Laurier de victoire :
Sus, appellon le deux-fois-né,
Le bon pere, et le fàison boire
De ces Roses environné.

Bacchus espris de la beauté
Des Roses aux fueilles vermeilles,
Sans elles n’a jamais esté,
Quand en chemise sous les treilles
Beuvoit au plus chaud de l’Esté.

Les Amours 

Les Amours représentent une série de recueils poétiques composés de 1552 à la fin de sa vie. Le poète célèbre l’Amour et la Vie à travers trois femmes qui l’ont fortement marqué. Il commence par Cassandre, puis Marie et termine par Hélène. Alors âgé de 20 ans, Ronsard rencontre en avril 1545 dans un bal à la cour de Blois Cassandre Salviati. Fille d’un banquier italien de François 1er, elle n’a que 13 ans. Il s’éprend vite d’elle, mais deux jours après la cour quitte Blois et la jeune femme disparaît. Il proclame « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ». Clerc Tonsuré il ne peut même si elle le désirait l’épouser. Cassandre se marie l’année suivante avec Jean peigné, Seigneur de Pray (Pré). Il ne s’en remettra pas et sa poésie, où cassandre a une place de choix, sera sa thérapie et sera influencée par cet amour platonique qu’il voue à la dame qui rappelle celui de Pétrarque (poète et humaniste italien) à Laure. Ronsard est tellement épris qu’il fait figurer dans toutes ses rééditions le portrait de Cassandre avec la formule ως ιδον, ως εμανην signifiant «dès que je vis Cassandre, le délire me saisit ».

L’Amour de Cassandre

Prends cette rose aimable comme toi,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Dont la senteur me ravit tout de moi.

Prends cette rose, et ensemble reçois
Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :
Il est constant, et cent plaies cruelles
N’ont empêché qu’il ne gardât sa foi.

La rose et moi différons d’une chose :
Un soleil voit naître et mourir la rose,
Mille Soleils ont vu naître m’amour,

Dont l’action jamais ne se repose.
Que plût à Dieu que telle amour enclose,
Comme une fleur, ne m’eût duré qu’un jour.

Une beauté de quinze ans enfantine

Une beauté de quinze ans enfantine,
Un or frisé de maint crêpe anelet,
Un front de rose, un teint damoiselet,
Un ris qui l’âme aux Astres achemine ;

Une vertu de telles beautés digne,
Un col de neige, une gorge de lait,
Un coeur jà mûr en un sein verdelet,
En Dame humaine une beauté divine ;

Un oeil puissant de faire jours les nuits,
Une main douce à forcer les ennuis,
Qui tient ma vie en ses doigts enfermée

Avec un chant découpé doucement
Ore d’un ris, or’ d’un gémissement,
De tels sorciers ma raison fut charmée.

Je voudrais bien richement jaunissant

Je voudrais bien richement jaunissant,
En pluie d’or goutte à goutte descendre
Dans le giron de ma belle Cassandre,
Lorsqu’en ses yeux le somme va glissant;

Puis je voudrais en taureau blanchissant
Me transformer pour sur mon dos la prendre,
Quand en avril par l’herbe la plus tendre
Elle va, fleur, mille fleurs ravissant

Je voudrais bien pour alléger ma peine,
Être un Narcisse, et elle une fontaine,
Pour m’y plonger une nuit à séjour :

Et si voudrais que cete nuit encore
Fût éternelle, et que jamais l’aurore
Pour m’éveiller ne rallumât le jour

Avant le temps tes temples fleuriront

Avant le temps tes temples fleuriront,
De peu de jours ta fin sera bornée,
Avant le soir se clorra ta journée ,
Trahis d’espoir tes pensers periront :

Sans me flechir tes escrits fletriront,
En ton desastre ira ma destinée,
Ta mort sera pour m’aimer terminée,
De tes souspirs noz neveux se riront.

Tu seras fait d’un vulgaire la fable :
Tu bastiras sus l’incertain du sable,
Et vainement tu peindras dans les cieux :

Ainsi disoit la Nymphe qui m’afolle,
Lors que le ciel tesmoin de sa parolle,
D’un dextre éclair fut presage à mes yeux.

Pour te servir, l’attrait de tes beaux yeux

Pour te servir, l’attrait de tes beaux yeux
Force mon âme, et quand je te veux dire
Quelle est ma mort, tu ne t’en fais que rire,
Et de mon mal tu as le cœur joyeux.

Puisqu’en t’aimant je ne puis avoir mieux,
Permets au moins, qu’en mourant je soupire,
De trop d’orgueil ton bel œil me martyre,
Sans te moquer de mon mal soucieux.

Moquer mon mal, rire de ma douleur,
Par un dédain redoubler mon malheur.
Haïr qui t’aime et vivre de ses plaintes,

Rompre ta foi, manquer de ton devoir,
Cela, cruelle, hé ! n’est-ce pas avoir
Les mains de sang et d’homicide teintes?

Amour me tue, et si je ne veux dire 

Amour me tue, et si je ne veux dire
Le plaisant mal que ce m’est de mourir.
Tant j’ai grand’ peur qu’on veuille secourir
Le doux tourment pour lequel je soupire.

Il est bien vrai que ma langueur désire
Qu’avec le temps je me puisse guérir :
Mais je ne veux ma dame requérir
Pour ma santé, tant me plaît mon martyre

Tais-toi langueur, je sens venir le jour,
Que ma maîtresse après si long séjour,
Voyant le mal que son orgueil me donne.

Qu’à la douceur la rigueur fera lieu.
En imitant la nature de Dieu,
Qui nous tourmente, et puis il nous pardonne.

Amour, amour, que ma maîtresse est belle !

Amour, amour, que ma maîtresse est belle !
Soit que j’admire ou ses yeux mes seigneurs,
Ou de son front la grâce et les honneurs,
Ou le vermeil de sa lèvre jumelle.

Amour, amour, que ma dame est cruelle !
Soit qu’un dédain rengrége mes douleurs.
Soit qu’un dépit fasse naître mes pleurs,
Soit qu’un refus mes plaies renouvelle.

Ainsi le miel de sa douce beauté
Nourrit mon cœur : ainsi sa cruauté
D’un fiel amer aigrit toute ma vie :

Ainsi repu d’un si divers repas,
Ores je vis, ores je ne vis pas,
Égal au sort des frères d’Œbalie.

Si  je trépasse entre tes bras, ma dame

Si je trépasse entre tes bras, ma dame,
Je suis content : aussi ne veux-je avoirs
Plus grand honneur au monde, que me voir,
En te baisant , dans ton sein rendre I’âme.

Celui dont Mars la poitrine renflamme,
Aille à la guerre; et d’ans et de pouvoir
Tout furieux, s’ébatte à recevoir
En sa poitrine une espagnole lame :

Moi plus couard , je ne requiers sinon,
Après cent ans sans gloire et sans renom.
Mourir oisif en ton giron, Cassandre.

Car je me trompe, ou c’est plus de bonheur
D’ainsi mourir, que d’avoir tout l’honneur
D’un grand César, ou d’un foudre Alexandre.

Prends cette rose

Prends cette rose aimable comme toi,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Dont la senteur me ravit tout de moi.

Prends cette rose, et ensemble reçois
Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :
Il est constant, et cent plaies cruelles
N’ont empêché qu’il ne gardât sa foi.

La rose et moi différons d’une chose :
Un soleil voit naître et mourir la rose,
Mille Soleils ont vu naître m’amour,

Dont l’action jamais ne se repose.
Que plût à Dieu que telle amour enclose,
Comme une fleur, ne m’eût duré qu’un jour.

Quand au temple nous serons

Quand au temple nous serons
Agenouillés, nous ferons
Les dévots selon la guise
De ceux qui pour louer Dieu
Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l’église.

Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs selon les guises
Des amants, qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pourquoi donque quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?

Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton
Là-bas après que Charon
T’aura mise en sa nacelle ?

Après ton dernier trépas,
Grêle tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blémie :
Et quand mort je te verrais
Aux ombres je n’avouerais
Que jadis tu fus m’amie.

Ton test n’aura plus de peau,
Ni ton visage si beau
N’aura veines ni artères :
Tu n’auras plus que des dents
Telles qu’on les voit dedans
Les têtes des cimetères

Donc que tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche.
Incontinent tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.

Ah je meurs ! ah baise-moi !
Ah ! maîtresse, approche-toi !
Tu fuis comme un faon qui tremble
Au moins souffre que ma main
S’ébatte un peu dans ton sein.
Ou plus bas, si bon te semble

Que maudit soit le miroir

Que maudit soit le miroir qui vous mire,
Et vous fait, être ainsi fière en beauté,
Ainsi enfler le cœur de cruauté ,
Me refusant le bien que je désire !

Depuis trois ans pour vos yeux je soupire :
Et si mes pleurs, ma foi, ma loyauté
N’ont, ô destin ! de votre cœur ôté
Ce doux orgueil qui cause mon martyre.

Et cependant vous ne connaissez pas
Que ce beau mois et votre âge se passe,
Comme une fleur qui languit contre-bas;
Et que le temps passé ne se ramasse.

Tandi à qu’avez la jeunesse et la grâce
Et le temps propre aux amoureux combats,
De suivre amour ne soyez jamais lasse.
Et sans aimer n’attendez le trépas.

Dame, depuis que la premiere fléche

Dame, depuis que la premiere fléche
De ton bel oeil m’avança la douleur,
Et que sa blanche et sa noire couleur
Forçant ma force, au cœur me firent bréche:

Je sen toujours une amoureuse méche,
Qui se ralume au meillieu de mon cœur,
Dont le beau rai (ainsi comme une fleur
S’écoule au chaut) dessus le pié me séche.

Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer,
Limer mon cœur, le mordre et le ronger,
Priant Amour, qu’il me tranche la vie.

Mais lui, qui rit du torment qui me point,
Plus je l’apelle, et plus je le convie,
Plus fait le sourd, et ne me répond point.

Continuation des Amours

ou Premier livre des Amours (1555)

En 1555 Ronsard rencontre Marie Dupin de Bourgueil, une paysanne de 15 ans qu’il qualifiera de « fleur angevine de quinze ans ». L’amour qu’il éprouve pour elle atténue les tourments nés de ses sentiments pour Cassandre. Tout comme il a composé pour celle-ci de beaux vers, une partie de son œuvre est consacrée à sa nouvelle muse succédant ainsi à l’austère Cassandre qui reste néanmoins  présente dans certains sonnets. C’est Marie qui inspire donc à l’auteur « La continuation des Amours » écrit avec un langage plus simple, et moins de recherche stylistique.

Marie qui voudrait

(Le poète cherche à inciter Marie à partager son amour)

Marie, qui voudrait votre beau nom tourner,
Il trouverait Aimer : aimez-moi donc, Marie,
Faites cela vers moi dont votre nom vous prie,
Votre amour ne se peut en meilleur lieu donner;

S’il vous plaît pour jamais un plaisir demener,
Aimez-moi, nous prendrons les plaisirs de la vie,
Pendus l’un l’autre au col, et jamais nulle envie
D’aimer en autre lieu ne nous pourra mener.

Si faut-il bien aimer au monde quelque chose:
Celui qui n’aime point, celui-là se propose
Une vie d’un Scythe, et ses jours veut passer

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure.
Eh, qu’est-il rien de doux sans Vénus? Las! A l’heure
Que je n’aimerai point, puissé-je trépasser!

Marie, vous passez en taille, et en visage

Marie, vous passez en taille, et en visage,
En grâce, en ris, en yeux, en sein, et en téton,
Votre moyenne soeur, d’autant que le bouton
D’un rosier franc surpasse une rose sauvage.

Je ne dis pas pourtant qu’un rosier de bocage
Ne soit plaisant à l’oeil, et qu’il ne sente bon ;
Aussi je ne dis pas que votre soeur Thoinon
Ne soit belle, mais quoi ? vous l’êtes davantage.

Je sais bien qu’après vous elle a le premier prix
De ce bourg, en beauté, et qu’on serait épris
D’elle facilement, si vous étiez absente.

Mais quand vous approchez, lors sa beauté s’enfuit,
Ou morne elle devient par la vôtre présente,
Comme les astres font quand la Lune reluit.

Amourette

Marie, à tous les coups vous me venez reprendre
Que je suis trop léger, et me dites toujours,
Quand je vous veux baiser, que j’aille à ma Cassandre,
Et toujours m’appelez inconstant en amours.

Je le veux être aussi, les hommes sont bien lourds
Qui n’osent en cent lieux neuve amour entreprendre.
Celui-là qui ne veut qu’à une seule entendre,
N’est pas digne qu’Amour lui fasse de bons tours.

Celui qui n’ose faire une amitié nouvelle,
A faute de courage, ou faute de cervelle,
Se défiant de soi, qui ne peut avoir mieux.

Les hommes maladifs, ou matés de vieillesse,
Doivent être constants : mais sotte est la jeunesse
Qui n’est point éveillée, et qui n’aime en cent lieux.

Marie, baisez-moi

Marie, baisez-moi ; non, ne me baisez pas,
Mais tirez-moi le coeur de votre douce haleine;
Non, ne le tirez pas, mais hors de chaque veine
Sucez-moi toute l’âme éparse entre vos bras;

Non, ne la sucez pas ; car après le trépas
Que serais-je sinon une semblance vaine,
Sans corps, dessus la rive, où l’amour ne démène
(Pardonne-moi, Pluton) qu’en feintes ses ébats ?

Pendant que nous vivons, entr’aimons-nous, Marie,
Amour ne règne pas sur la troupe blêmie
Des morts, qui sont sillés d’un long somme de fer.

C’est abus que Pluton ait aimé Proserpine;
Si doux soin n’entre point en si dure poitrine:
Amour règne en la terre et non point en enfer.

Marie, vous avez la joue aussi vermeille

Marie, vous avez la joue aussi vermeille
Qu’une rose de mai, vous avez les cheveux
De couleur de châtaigne, entrefrisés de noeuds,
Gentement tortillés tout autour de l’oreille.

Quand vous étiez petite, une mignarde abeille
Dans vos lèvres forma son doux miel savoureux,
Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux,
Pithon vous fit la voix à nulle autre pareille.

Vous avez les tétins comme deux monts de lait,
Qui pommellent ainsi qu’au printemps nouvelet
Pommellent deux boutons que leur châsse environne.

De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein,
Vous avez de l’Aurore et le front, et la main,
Mais vous avez le coeur d’une fière lionne.

Je veux, me souvenant de ma gentille amie

Je veux, me souvenant de ma gentille amie,
Boire ce soir d’autant, et pour ce, Corydon,
Fais remplir mes flacons, et verse à l’abandon
Du vin pour réjouir toute la compagnie.

Soit que m’amie ait nom ou Cassandre ou Marie,
Neuf fois je m’en vais boire aux lettres de son nom :
Et toi, si de ta belle et jeune Madelon,
Belleau, l’amour te point, je te pri, ne l’oublie.

Apporte ces bouquets que tu m’avais cueillis,
Ces roses, ces œillets, ce jasmin et ces lys :
Attache une couronne à l’entour de ma tête.

Gagnons ce jour ici, trompons notre trépas :
Peut-être que demain nous ne reboirons pas.
S’attendre au lendemain n’est pas chose trop prête.

La nouvelle continuation des Amours

ou Le second livre des Amours (1578)

Je ne suis seulement amoureux de Marie

Je ne suis seulement amoureux de Marie,
Anne me tient aussi dans les liens d’Amour,
Ore l’une me plaît, ore l’autre à son tour:
Ainsi Tibulle aimait Némésis, et Délie.

On me dira tantôt que c’est une folie
D’en aimer, inconstant, deux ou trois en un jour,
Voire, et qu’il faudrait bien un homme de séjour,
Pour, gaillard, satisfaire à une seule amie.

Je réponds à cela, que je suis amoureux,
Et non pas jouissant de ce bien doucereux,
Que tout amant souhaite avoir à sa commande.

Quant à moi, seulement je leur baise la main,
Les yeux, le front, le col, les lèvres et le sein,
Et rien que ces biens-là d’elles je ne demande.

Sonnet à Marie

Je vous envoye un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre cuillies,
Cheutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de tems cherront toutes flétries,
Et comme fleurs, periront tout soudain.

Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame,
Las ! le tems non, mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame:

Et des amours desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle:
Pour-ce aimés moy, ce-pendant qu’estes belle.

Bonjour mon cœur (Chanson)

Bonjour mon coeur, bonjour ma douce vie.
Bonjour mon oeil, bonjour ma chère amie,
Hé ! bonjour ma toute belle,
Ma mignardise, bonjour,
Mes délices, mon amour,
Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle,
Mon doux plaisir, ma douce colombelle,
Mon passereau, ma gente tourterelle,
Bonjour, ma douce rebelle.

Hé ! faudra-t-il que quelqu’un me reproche
Que j’aie vers toi le coeur plus dur que roche
De t’avoir laissée, maîtresse,
Pour aller suivre le Roi,
Mendiant je ne sais quoi
Que le vulgaire appelle une largesse ?
Plutôt périsse honneur, court, et richesse,
Que pour les biens jamais je te relaisse,
Ma douce et belle déesse.

Douce Maîtresse (Chanson)

Douce Maîtresse, touche,
Pour soulager mon mal,
Ma bouche de ta bouche
Plus rouge que coral ;
Que mon col soit pressé
De ton bras enlacé.

Puis, face dessus face,
Regarde-moi les yeux,
Afin que ton trait passe
En mon coeur soucieux,
Coeur qui ne vit sinon
D’Amour et de ton nom.

Je l’ai vu fier et brave,
Avant que ta beauté
Pour être son esclave
Du sein me l’eût ôté ;
Mais son mal lui plaît bien,
Pourvu qu’il meure tien.

Belle, par qui je donne
A mes yeux, tant d’émoi,
Baise-moi, ma mignonne,
Cent fois rebaise-moi :
Et quoi ? faut-il en vain
Languir dessus ton sein ?

Maîtresse, je n’ai garde
De vouloir t’éveiller.
Heureux quand je regarde
Tes beaux yeux sommeiller,
Heureux quand je les vois
Endormis dessus moi.

Veux-tu que je les baise
Afin de les ouvrir ?
Ha ! tu fais la mauvaise
Pour me faire mourir !
Je meurs entre tes bras,
Et s’il ne t’en chaut pas !

Ha ! ma chère ennemie,
Si tu veux m’apaiser,
Redonne-moi la vie
Par l’esprit d’un baiser.
Ha ! j’en sens la douceur
Couler jusques au coeur.

J’aime la douce rage
D’amour continuel
Quand d’un même courage
Le soin est mutuel.
Heureux sera le jour
Que je mourrai d’amour !

Ma maîtresse est toute angelette (Chanson)

Ma maîtresse est toute angelette,
Toute belle fleur nouvelette,
Toute mon gracieux accueil,
Toute ma petite brunette,
Toute ma douce mignonnette,
Toute mon coeur, toute mon oeil.

Toute ma grâce et ma Charite,
Toute belle perle d’élite,
Toute doux parfum indien,
Toute douce odeur d’Assyrie,
Toute ma douce tromperie,
Toute mon mal, toute mon bien.

Toute miel, toute reguelyce,
Toute ma petite malice,
Toute ma joie, et ma langueur,
Toute ma petite Angevine,
Ma toute simple, et toute fine,
Toute mon âme, et tout mon coeur.

Encore un envieux me nie
Que je ne dois aimer m’amie :
Mais quoi ? Si ce bel envieux
Disait que mes yeux je n’aimasse
Penseriez-vous que je laissasse,
Pour son dire, à n’aimer mes yeux ?

Ce jour de Mai

Ce jour de Mai qui a la tête peinte,
D’une gaillarde et gentille verdeur,
Ne doit passer sans que ma vive ardeur
Par votre grâce un peu ne soit éteinte.

De votre part, si vous êtes atteinte
Autant que moi d’amoureuse langueur,
D’un feu pareil soulageons notre coeur,
Qui aime bien ne doit point avoir crainte.

Le Temps s’enfuit, cependant ce beau jour,
Nous doit apprendre à demener l’Amour,
Et le pigeon qui sa femelle baise.

Baisez-moi donc et faisons tout ainsi
Que les oiseaux sans nous donner souci :
Après la mort on ne voit rien qui plaise.

Quand je suis tout baissé sur votre belle face

Quand je suis tout baissé sur votre belle face,
Je vois dedans vos yeux je ne sais quoi de blanc,
Je ne sais quoi de noir, qui m’émeut tout le sang,
Et qui jusques au coeur de veine en veine passe.

Je vois dedans Amour, qui va changeant de place,
Ores bas, ores haut, toujours me regardant,
Et son arc contre moi coup sur coup débandant.
Las ! si je faux, raison, que veux-tu que j’y fasse ?

Tant s’en faut que je sois alors maître de moi,
Que je vendrais mon père, et trahirais mon Roi,
Mon pays, et ma sœur, mes frères et ma mère :

Tant je suis hors du sens, après que j’ai tâté
A longs traits amoureux de la poison amère,
Qui sort de ces beaux yeux, dont je suis enchanté.

Sur la mort de Marie

Il s’agit d’un recueil de poèmes qui figure dans le second livre des Amours (1578). Ils portent sur Marie Dupin sa muse, décédée en 1573, et Marie de Cleves décédée en 1574 à l’âge de 21 ans, maîtresse d’Henri III.

Comme on voit sur la branche

Poème officiel et de circonstance car composé à la demande d’Henri III. C’est l’hommage d’un roi très affecté par le décès de sa maîtresse à la fleur de l’âge.

Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

Terre, ouvre moi ton sein

Terre, ouvre moi ton sein, et me laisse reprendre
Mon trésor, que la Parque a caché dessous toi :
Ou bien si tu ne peux, ô terre, cache moi
Sous même sépulture avec sa belle cendre.

Le trait qui la tua devait faire descendre
Mon corps auprès du sien pour finir mon émoi :
Aussi bien, vu le mal qu’en sa mort je reçoi,
Je ne saurais plus vivre, et me fâche d’attendre.

Quand ses yeux m’éclairaient, et qu’en terre j’avais
Le bonheur de les voir, à l’heure je vivais,
Ayant de leurs rayons mon âme gouvernée.

Maintenant je suis mort : la Mort qui s’en alla
Loger dedans ses yeux, en partant m’appela,
Et me fit de ses pieds accomplir ma journée.

Alors que plus Amour nourrissait mon ardeur

Alors que plus Amour nourrissait mon ardeur,
M’assurant de jouir de ma longue espérance :
À l’heure que j’avais en lui plus d’assurance,
La Mort a moissonné mon bien en sa verdeur.

J’espérais par soupirs, par peine, et par langueur
Adoucir son orgueil : las ! je meurs quand j’y pense.
Mais en lieu d’en jouir, pour toute récompense
Un cercueil tient enclos mon espoir et mon cœur.

Je suis bien malheureux, puisqu’elle vive et morte
Ne me donne repos, et que de jour en jour
Je sens par son trépas une douleur plus forte.

Comme elle je devrais reposer à mon tour :
Toutefois je ne vois par quel chemin je sorte,
Tant la Mort me rempêtre au labyrinth d’Amour.

Ha ! Mort, en quel état maintenant tu me changes ! 

Ha ! Mort, en quel état maintenant tu me changes !
Pour enrichir le ciel, tu m’as seul appauvri,
Me ravissant les yeux desquels j’étais nourri,
Qui nourrissent là-haut les esprits et les anges.

Entre pleurs et soupirs, entre pensers étranges,
Entre le désespoir tout confus et marri,
Du monde et de moi-même et d’Amour, je me ri,
N’ayant autre plaisir qu’à chanter tes louanges.

Hélas ! tu n’es pas morte, hé ! c’est moi qui le suis.
L’homme est bien trépassé, qui ne vit que d’ennuis,
Et des maux qui me font une éternelle guerre.

Le partage est mal fait : tu possèdes les cieux,
Et je n’ai, malheureux, pour ma part que la terre,
Les soupirs en la bouche, et les larmes aux yeux.

Quand je pense à ce jour

Quand je pense à ce jour, où je la vis si belle
Toute flamber d’amour, d’honneur et de vertu,
Le regret, comme un trait mortellement pointu,
Me traverse le cœur d’une plaie éternelle.

Alors que j’espérais la bonne grâce d’elle,
L’amour a mon espoir par la Mort combattu :
La Mort a mon espoir d’un cercueil revêtu,
Dont j’espérais la paix de ma longue querelle.

Amour, tu es enfant inconstant et léger :
Monde, tu es trompeur, pipeur et mensonger,
Décevant d’un chacun l’attente et le courage.

Malheureux qui se fie en l’Amour et en toi :
Tous deux comme la Mer vous n’avez point de foi,
L’un fin, l’autre parjure, et l’autre oiseau volage.

Elégie (extraits)

Le jour que la beauté du monde la plus belle
Laissa dans le cercueil sa dépouille mortelle
Pour s’envoler parfaite entre les plus parfaits,
Ce jour Amour perdit ses flammes et ses traits,
Éteignit son flambeau, rompit toutes ses armes,
Les jeta sur la tombe, et l’arrosa de larmes :
Nature la pleura, le Ciel en fut fâché
Et la Parque, d’avoir un si beau fil tranché…

Dans mon sang elle fut si avant imprimée,
Que toujours en tous lieux de sa figure aimée
Me suivait le portrait, et telle impression
D’une perpétuelle imagination
M’avait tant dérobé l’esprit et la cervelle,
Qu’autre bien je n’avais que de penser en elle,
En sa bouche, en son ris, en sa main, en son œil,
Qu’au cœur je sens toujours, bien qu’ils soient au cercueil…

Ô beaux yeux, qui m’étiez si cruels et si doux,
Je ne me puis lasser de repenser en vous,
Qui fûtes le flambeau de ma lumière unique,
Les vrais outils d’Amour, la forge, et la boutique.
Vous m’ôtâtes du cœur tout vulgaire penser,
Et l’esprit jusqu’au ciel vous me fîtes hausser.
J’appris à votre école à rêver sans mot dire,
À discourir tout seul, à cacher mon martyre ;
À ne dormir la nuit, en pleurs me consumer…

Puis Amour que je sens par mes veines s’épandre,
Passe dessous la terre, et rattise la cendre
Qui froide languissait dessous votre tombeau,
Pour rallumer plus vif en mon cœur son flambeau,
Afin que vous soyez ma flamme morte et vive,
Et que par le penser en tous lieux je vous suive…

Puis Amour que je sens par mes veines s’épandre,
Passe dessous la terre, et rattise la cendre
Qui froide languissait dessous votre tombeau,
Pour rallumer plus vif en mon cœur son flambeau,
Afin que vous soyez ma flamme morte et vive,
Et que par le penser en tous lieux je vous suive…

Je déplais à moi-même, et veux quitter le jour,
Puis que je vois la Mort triompher de l’Amour,
Et lui ravir son mieux, sans faire résistance.
Malheureux qui le suit, et vit sous son enfance !
Et toi, Ciel, qui te dis le père des humains,
Tu ne devais tracer un tel corps de tes mains
Pour si tôt le reprendre : et toi, mère Nature,
Pour mettre si soudain ton œuvre en sépulture…

J’ordonne que mes os pour toute couverture
Reposent près des siens sous même sépulture :
Que des larmes du ciel le tombeau soit lavé,
Et tout à l’environ de ces vers engravé :
« Passant, de cet amant entends l’histoire vraie.
De deux traits différents il reçut double plaie :
L’une que fit l’Amour, ne versa qu’amitié :
L’autre que fit la Mort, ne versa que pitié.
Ainsi mourut navré d’une double tristesse,
Et tout pour aimer trop une jeune maitresse. »

Aussitôt que Marie

Aussitôt que Marie en terre fut venue,
Le Ciel en fut marri, et la voulut ravoir :
À peine notre siècle eut loisir de la voir,
Qu’elle s’évanouit comme un feu dans la nue.

Des présents de Nature elle vint si pourvue,
Et sa belle jeunesse avait tant de pouvoir
Qu’elle eût peu d’un regard les rochers émouvoir,
Tant elle avait d’attraits et d’amours en la vue.

Ores la Mort jouit des beaux yeux que j’aimais,
La boutique, et la forge, Amour, où tu t’armais.
Maintenant de ton camp cassé je me retire :

Je veux désormais vivre en franchise et tout mien.
Puisque tu n’as gardé l’honneur de ton empire,
Ta force n’est pas grande, et je le connais bien.

Épitaphe de Marie

Ci reposent les os de toi, belle Marie,
Qui me fis pour Anjou quitter le Vendômois,
Qui m’échauffas le sang au plus vert de mes mois,
Qui fus toute mon cœur, mon sang, et mon envie.

En ta tombe repose honneur et courtoisie,
La vertu, la beauté, qu’en l’âme je sentois,
La grâce et les amours qu’aux regards tu portois,
Tels qu’ils eussent d’un mort ressuscité la vie.

Tu es telle Marie un bel astre des cieux :
Les Anges tous ravis se paissent de tes yeux,
La terre te regrette. O beauté sans seconde !

Maintenant tu es vive, et je suis mort d’ennui.
Ha, siècle malheureux ! Malheureux est celui
Qui s’abuse d’Amour et qui se fie au Monde.

Les hymnes 

Dans les hymnes, vers généralement glorificateurs, Ronsard s’identifie à Horace faisant l’éloge de Rome et d’Auguste comme s’il voulait restaurer ce genre antique.

Avec les hymnes, Ronsard s’éloigne un temps de la poésie de Pétrarque pour une poésie plutôt philosophique. Une première en France qui lui vaut les éloges des humanistes. Il intéresse ainsi à l’ordre de l’univers (ciel, astres, étoiles…) et du monde qui en doit être le miroir. Une partie des hymnes est consacrée à des éloges de personnes (encomiastiques) et à des célébrations de victoires (épiniciens). Une autre qui est bien plus scientifico-philosophique s’intéresse à la condition et à l’esprit humains, aux phénomènes de la nature. Si Ronsard fait l’éloge d’un souverain vertueux et Prince juste il célèbre également la justice, qu’il pense être la vertu principale du Cardinal de Lorraine, la mort et l’épopée.

Hymne de L’Eternité

Rempli d’un feu divin qui m’a l’âme échauffée,
Je veux mieux que devant, suivant les pas d’Orphée,
Découvrir les secrets de Nature et des Cieux,
Recherchés d’un esprit qui n’est point ocïeux;
Je veux, s’il m’est possible, atteindre à la louange
De celle qui jamais par les ans ne se change,
Mais bien qui fait changer les siècles et les temps,
Les mois et les saisons et les jours inconstants,
Sans jamais se muer, pour n’être point sujette
Comme Reine et maîtresse à la loi qu’elle a faite…
Donne-moi, s’il te plaît, immense Eternité,
Pouvoir de raconter ta grande Déité;
Donne l’archet d’airain et la Lyre ferrée,
D’acier donne la corde et la voix acérée,
Afin que ma chanson dure aussi longuement
Que tu dures au Ciel perpétuellement,
Toi la Reine des ans, des siècles et de l’âge,
Qui as eu pour ton lot tout le Ciel en partage,
La première des Dieux, où bien loin de souci
Et de l’humain travail qui nous tourmente ici
Par toi-même contente et par toi bienheureuse,
Eternelle tu vis en tous biens plantureuse.
Tout au plus haut des Cieux, dans un trône doré
Tu te sieds en l’habit d’un manteau coloré
De pourpre rayé d’or, de qui la broderie
De tous côtés s’éclate en riche orfèvrerie,
Et là, tenant au poing un grand Sceptre aimantin,
Tu établis tes lois au sévère Destin,
Qu’il n’ose outrepasser, et que lui-même engrave
Fermes au front du Ciel; car il est ton esclave,
Ordonnant dessous toi les neuf temples voûtés
Qui dedans et dehors cernent de tous côtés,
Sans rien laisser ailleurs, tous les membres du monde,
Qui gît dessous tes pieds comme une boule ronde…
Nous autres journaliers, nous perdons la mémoire
Des siècles jà coulés, et si ne pouvons croire
Ceux qui sont à venir, comme étant imparfaits
Et d’une masse brute inutilement faits,
Aveuglés et perclus de sa sainte lumière,
Que le péché perdit en notre premier père;
Mais ferme tu retiens dedans ton souvenir
Tout ce qui est passé, et ce qui doit venir,
Comme haute Déesse éternelle et parfaite,
Et non ainsi que nous de masse impure faite.
Tu es toute dans toi, ta partie et ton tout,
Sans nul commencement, sans milieu ni sans bout,
Invincible, immuable, entière et toute ronde,
N’ayant partie en toi qui en toi ne réponde,
Toute commencement, toute fin, tout milieu,
Sans tenir aucun lieu de toutes choses lieu,
Qui fais ta Déité du tout par tout étendre,
Qu’on imagine bien et qu’on ne peut comprendre.
Regarde-moi, Déesse au grand oeil tout-voyant,
Mère du grand Olympe au grand tour flamboyant,
Grande Mère des Dieux, grande Reine et Princesse;
Si je l’ai mérité, concède-moi, Déesse,
Concède-moi ce don: c’est qu’après mon trépas,
Ayant laissé tomber ma dépouille çà-bas,
Je puisse voir au Ciel la belle Marguerite
Pour qui j’ai ta louange en cet Hymne décrite.

Hymne du très Chrestien Roy Henry II (extraits)

Muses, quand nous voudrons les louënges chanter
Des Dieux, il nous faudra au nom de Jupiter
Commencer et finir, comme au Dieu qui la bande
Des autres Dieux gouverne, et maistre leur commande
Mais quand il nous plaira chanter l’honneur des Roys,
Il faudra par HENRY, le grand Roy des François,
Commencer et finir, comme au Roy qui surpasse
En grandeur tous les Roys de cette terre basse…

Là donc, divines Sœurs, à cette heure aydés moy
A chanter dignement vostre Frere, mon Roy,
Qui naguiere banit avecques sa promesse
Loing de vous et de moy la Crainte et la Paresse,
Lors qu’il nous fist lever d’un seul clin de ses yeux
(Quand moins nous y pensions) le front jusques aux cieux.

Le bucheron qui tient en ses mains la cougnée,
Entré dedans un bois pour faire sa journée,
Ne sçait où commencer : icy le tronc d’un Pin
Se presente à sa main, là celluy d’un Sapin,
Icy du coing de l’œil merque le pié d’un Chesne,
Là celluy d’un Fouteau, icy celluy d’un Frene :
A la fin tout pensif, de toutes pars cherchant
Lequel il coupera, tourne le fer tranchant
Sur le pié d’un Ormeau, et par terre le rue,
Afin d’en charpenter quelque belle charue :
Ainsi tenant es mains mon Luc bien apresté,
Entré dans ton Palais devant ta Majesté,
Tout pensif, je ne sçay quelle vertu premiere
De mille que tu as sera mise en lumiere :
Car les biens que Nature a partis à chacun,
Liberale à toy seule, te les donne en commun :
Qui ne soit vray, l’on voit qu’une plaisante forme
Par vicieuses meurs bien souvent se difforme,
Celluy qui est en guerre aux armes estimé
En temps de paix sera pour ses vices blasmé,
L’un est bon pour regir les affaires publiques
Qui gaste en sa maison les choses domestiques,
L’un est recommandé pour estre bien sçavant
Qui sera mesprisé pour estre mal vivant :
Mais certes tous les biens, que de grace Dieu donne
A tous diversement, sont tous en ta personne :
C’est pour cela qu’icy ta Justice, et ta Foy,
Ta Bonté, ta Pitié, d’un coup, s’offrent à moy,
Ta vaillance au combat, au conseil ta Prudence :
Ainsi je reste pauvre, et le trop d’abondance
De mon riche sujet m’engarde de penser
A laquelle de tant il me faut commencer.
Si faut il toutesfois qu’à l’une je commence,
Car j’oy desja ta voix d’un costé qui me tance,
Et de l’autre costé, je m’entens accuser
De ma Lyre, qu’en vain je la fais trop muser,
Sans chanter ta loüenge. Or’sus chantons-la donques,
Et la faisons sonner, si elle sonna oncques,
Et venons à chercher quel Astre bien tourné
Pour estre un si grand Roy t’avoit predestiné.
Le beau porteur d’Hellés, qui fut maison commune,
Alors que tu naquis, à Venus et la Lune
Et à l’heureux Soleil, te donnerent cet heur
D’estre Roy, pour passer les autres en grandeur.

Or’ qui voudroit conter de quelle grande largesse
A respandu le Ciel dessus toy sa richesse,
Il n’auroit jamais fait, et son vers, tournoyé
Aux flotz de tant d’honneurs, seroit bien tost noyé.
Il t’a premierement, quant à ta forte taille,
Fait comme un de ces Dieux qui vont à la bataille,
Ou de ces Chevaliers qu’Homere nous a peints
Si vaillans devant Troïe, Ajax, et les germains
Rois pasteurs de l’armée, et le dispos Achille,
Qui, r’embarrant de coups les Troïens à leur ville,
Comme un loup les aigneaux par morceaux les hachoit,
Et des fleuves le cours d’hommes mortz empeschoit :
Mais bien que cet Achille ait le nom de pied-viste,
De coureur, de sauteur, pourtant il ne merite
D’avoir l’honneur sus toy, soit à corps elancé
Pour sauter une haie, ou franchir un fossé,
Ou soit pour voltiger, ou pour monter en selle
Armé de teste en pied, quand la guerre t’appelle.
Or’ parle qui voudra de Castor et Pollux,
Enfans jumeaux d’un œuf, tu merites trop plus
De renom qu’ilz n’ont fait, d’autant que tu assemble
En toy ce que les deux eurent jadis ensemble :
L’un fut bon Chevalier, l’autre bon Escrimeur,
Mais tu as ces deux en toy le double d’honneur :
Car où est l’Escrimeur, tant soit bon, qui s’aprouche
De toy, sans emporter au logis une touche ?
Ou soit que de l’espée il te plaise joüer,
Soit qu’en la gauche main te plaise secoüer
La targue ou le bouclier, ou soit que l’on s’attache
Contre toy, pour branler ou la pique ou la hache,
Nul mieux que toy ne sçait comme il faut demarcher,
Comme il faut un coup feint sous les armes cacher,
Comme l’on se mesure, et comme il faut qu’on baille
D’un revers un estoc, d’un estoc une taille.
Quant à bien manier et piquer un cheval,
La France n’eut jamais ny n’aura ton egal,
Et semble que ton corps naisse hors de la selle
Centaure mi-cheval, soit que poullain rebelle…

Or’ quand tu ne serois Roy, ny Seigneur, ne Prince,
Encore on te voiroit, par toute la Province
En qui tu serois né, dessus tous estimé,
Et bien tost d’un grand Roy, ou d’un grand Prince aimé,
Pour les dons que le Ciel t’a donnez en partage :
Car tu es bien adroit, et de vaillant courage :
Tesmoing est de ton cœur cette jeune fureur
Dont tu voulus pres Marne assaillir l’Empereur,
Lequel ayant passé les bornes de la Meuse
Menassoit ton Paris, ta grand’ Cité fameuse :
Tu luy eusses deslors ta vertu fait sentir,
Et, se tirant le poil, mille fois repentir
D’estre en France venu, sans une paix fardée,
Dont, à son grand besoing, sa vie fut gardée.
Mais qui pourroit conter les biens de ton esprit ?
Tant s’en faut qu’on les puisse arrenger par escrit,
Qui les pourra conter pourra conter l’arene
Que la force du vent au bord d’Aphrique amene…

Il n’y eut jamais Prince en l’antique saison,
Ny en ce temps icy, mieux garni de raison,
Ny d’aprehension, que toy, ny de memoire.
Or quant à ta memoire on ne la sçauroit croire,
Qui familierement ne t’auroit pratiqué :
Car si tu as un coup un homme remerqué
Sans plus du coing de l’œil, allast-il aux Tartares,
Navigast-il à l’Inde, ou aux Isles barbares
Où de l’humaine chair vivent les habitans,
Voire et sans retourner sejournast-il vingt ans :
Si de fortune apres revient en ta presence,,
Soudainement auras de luy recognoissance,
Ce qui est necessaire à un Prince d’avoir,
Pour jamais n’oublier ceux qui font leur devoir :
Car pour neant un homme au danger met sa vie
Pour son Prince servir, si son Prince l’oublie

Que diron-nous encor’ ? plus que les autres Roys
Tu es dur au travail : s’ilz portent le harnois
Une heure sur le dos, ilz ont l’eschine arnée,
Et en lieu d’un roussin prennent la hacquenée :
Mais un jour, voire deux, tu soustiens le labeur
Du harnois sus l’eschine, et juges la sueur
» Estre le vray parfum qui doit orner la face
» D’un Roy, qui pour combattre a vestu la cuirasse :
Aussi davant le temps le poil blanc t’est venu,
Et ja tu as le chef et le menton chenu,
Signe de grand travail, et de grande sagesse,
Qui de leurs beaux presens decorent ta jeunesse,
Luy adjoustant le poix de meure gravité…

Le Riche dessous toy ne craint aucunement
Qu’on luy oste ses biens par faulz accusement,
Le Voleur, le Meurtrier impunis ne demeurent,
Les hommes innocens par faux Juges ne meurent
Sous toy leur Protecteur, les coupables aussi
Envers ta Majesté treuvent peu de mercy,
Car tu n’es pas un Roy favorisant le vice,
Ny qui pour la faveur corrompe la Justice :
Mais tu es bien un Roy qui veux en verité
Que la Justice face à chacun equité.
Je ne dy pas aussi que vers l’homme coulpable
Ta Majesté ne soit quelque fois pitoyable :
S’il est fort et vaillant, et si ses vieux Ayeux
En guerre ont fait jadis quelque fait glorieux
A tes predecesseurs pour servir la Coronne,
A celuy quelque fois ta Clemence pardonne,
Car tu n’es pas cruel, et ta royalle main
Ne se resjoüist point du pauvre sang humain,
A l’exemple de Dieu, bien que du Ciel il voye
Que tout le genre humain icy bas se fourvoye
En vices dissolu, et ne veut s’amender,
Pourtant il ne luy plaist à tous coups debander
Son foudre punisseur sur la race des hommes,
Car il nous cognoist bien, et sçait de quoy nous sommes,
Et s’il vouloit ruer son tonnerre à tous coups
Que nous faisons peché, il nous occiroit tous :
Et pource, de pitié ses foudres il retarde,
Et en lieu de noz chefs, pour nous estonner, darde
Ou les sommets d’Athos, ou les Cerauniens,
Ou les pins sourcilleux des bois Dodoniens,
Ou les monstres marins, et du boulet qu’il rue
Tousjours nous espouvante, et peu souvent nous tue…

Or’ quant à la vertu qui plus t’esleve aux cieux,
C’est Libéralité, à l’exemple des Dieux
Qui donnent à foison, estimans l’Avarice
(Comme elle est vrayement) l’escolle de tout vice,
Laquelle plus est soule et plus cherche à manger
De l’or tres miserable aquis à grand danger :
Mais tu ne veux souffrir qu’un thresor dans le Louvre,
Se moisissant en vain, d’une rouille se couvre,
Tu en donnes beaucoup à tes soudars François,
Et à tes Conseillers qui dispensent tes loix,
Aux Princes de ton sang, et aux estranges Princes
Qui se rendent à toy, bannis de leurs Provinces :
Tu en despens beaucoup en Royaux bastimens,
Voire, et qui trop mieux vaut, aux soudars Allemans,
Aux Soüisses beaucoup, affin que tu achettes
Avecques pension leurs vies, tes sujettes,
Pour espargner ton peuple, aymant mieux aux dangers
Que tes propres sujetz mettre les estrangers,
Acte d’un Roy benin, et propre à toy, qui aymes
Le sang de tes sujetz autant que le tien mesmes.

On ne voit Artizan, en son art excellant,
Maçon, Peintre, Poëte, ou Escrimeur vaillant,
A qui ta plaine main, de grace, n’eslargisse
Quelque digne present de son bel artifice,
Et c’est l’occasion, ô magnanime Roy,
Que chacun te vient voir, et veut chanter de toy…

Que diray plus de toy ? et de l’obeissance
Que portois à ton Père es ans de ton enfance,
L’honorant tellement comme ton Pere et Roy
Que les autres enfans prenoient exemple à toy ?
Et certes, qui plus est, de rechef tu l’honores
Comme un Fils pitoyable apres sa mort encores
Environnant son corps d’un tombeau somptueux,
Où le docte cizeau d’un art presomptueux
A le marbre animé de batailles gravées,
Et des guerres par luy jadis parachevées.

  • Dedans ce Mausolée enclos en mesme estuy,

Tes deux Freres esteints dorment avecques luy,
Et ta Mere à ses flancz, lesquels t’aiment et prisent
Et du Ciel, où ilz sont, tes guerres favorisent,
Et sont tous resjouis : tes Freres, pour te voir
Sans eux faire si bien en France ton devoir,
Et ton Pere, dequoy icy bas en la terre
Tu le passes d’autant (quant aux faits de la guerre)
Qu’Achille fist Pelée, et qu’Ajax Telamon,
Et que son pere Atré le grand Agamemnon.
Car tu as (quelque cas que ta main delibere)
Tousjours de ton costé la Fortune prospere
Avecques la Vertu, et c’est ce qui te fait,
Pour t’allier des deux, venir tout à souhait.
Vray est quant à tes faitz, tu veux sur toute chose
Qu’aux gestes de ton Pere homme ne les propose,
Mais la Fame qui vole et parle librement,
Et qui sujette n’est à nul commandement,
Donne l’honneur aux tiens, et en cette partie
De tes humbles sujetz ta loy n’est obeïe.

O mon Dieu que de joye, et que d’aise reçoit
Ta Mere, quand du Ciel ça bas elle voit
Si bien regir ton peuple, et garder l’heritage
De sa noble Duché qui luy vint en partage,
Laquelle a plus de joye et de plaisir reçeu
De t’avoir en son ventre heureusement conçeu
Que Thetis d’enfanter Achille Peleïde
Ou Argie la Greque en concevant Tydide…

Artemis aux Veneurs, Mars preside aux Guerriers,
Vulcan aux Marechaux, Neptune aux Mariniers,
Les Poëtes Phebus et les Chantres fait naistre,
» Mais du grand Jupiter les Roys tiennent leur estre.
Aussi lon ne voit rien au monde si divin
Que sont les grandz Seigneurs, ne qui tant soit voisin
De Jupiter qu’un Roy, dont la main large et grande
Aux Soudars, aux Chasseurs, et aux Chantres commande,
Et bref à tout chacun : car sçauroit-on rien voir
Au monde, qui ne soit plié sous le pouvoir
De Roys, enfans du Ciel, qui leurs sceptres estandent
De l’une à l’autre Mer, et apres DIEU commandent ?
Jupiter est leur Pere, et generalement
Il fait des biens aux Roys, mais non egallement,
Car les uns ne sont Roys que d’une petite Isle,
Les autres d’un Desert, ou d’une pauvre Ville,
Les autres ont leur regne en un païs trop froid,
Glacé, souflé de vent, les autres sous l’endroit
Du Cancre chaleureux, où nul vent ne soulage
En Esté, tant soit peu, leur bazané visage :
Mais le nostre a le sien dans un lieu temperé,
Long, large, bien peuplé, de Villes remparé,
De Chasteaux et de Forts, dont les murs, qui se donnent
Au Ciel, de leur hauteur les estrangers estonnent.
Ce grand DIEU bien souvent des Princes l’apareil
Tranche au meilieu du fait, et leur rompt le conseil,
Les uns font en un an, ou deux, leurs entreprises,
Des autres à-neant les affaires sont mises,
Et tout cela qu’ilz ont pensé songneusement,
Par ne sçay quel Destin leur succede autrement :
Mais les petits pensers venus en souvenance
De nostre Roy sont faits aussi tost qu’ils les pense,
Quant à ceux qui sont grandz, si les pense au matin,
Pour le moins vers le soir il en aura la fin.
Tant Jupiter l’estime, et tant il est prospere
Aux courageux dessains que son cœur delibere.

Mais quoy ? ou je me trompe, pour le seur je croy
Que Jupiter a fait partage avec mon Roy :
Il n’a pour luy, sans plus, retenu que les Nües,
Des Comettes, des Ventz, et des Gresles menües,
Des Neiges, des frimatz, et des pluyes de l’air,
Et je ne sçay quel bruit entourné d’un esclair,
Et d’un boulet de feu, qu’on appelle Tonnerre,
Mais pour soy nostre Prince a retenu la terre,
Terre plaine de biens, de villes et de forts
Et d’hommes à la guerre et aux Muses acortz.

Si Jupiter se vante avoir sous sa puissance
Plus de Dieux que tu n’as, il est de ce qu’il pense
Trompé totallement : s’il se vante d’un Mars,
Tu en as plus de cent qui meinent tes soudars,
Messeigneurs de Vandosme, et messeigneurs de Guise,
De Nemours, de Nevers, qui la guerre ont aprise
Dessous ta Majesté : s’il se vante d’avoir
Un Mercure pour faire en parlant son devoir,
Nous en avons un autre, acort, prudent et sage
Et trop plus que le sien facond en son langage :
Soit qu’il parle Latin, parle Grec, ou François
A tous ambassadeurs, sa mïelleuse voix
Les rend tous esbahys, et par grande merveille
Le cœur de ses beaux mots leur tire par l’oreille,
Tant la douce Python ses levres arrosa
De miel, quand jeune enfant sa bouche composa.
C’est ce grand Demi-dieu, Cardinal de Lorraine,
Qui bien aymé de toy en ta France rameine
Les antiques vertus : mais par sus tous aussi
Tu as ton Connestable, Anne Mommorency,
Ton Mars, ton Porte-espée, aux armes redoutable,
Et non moins qu’à la guerre au conseil profitable :
De luy souventesfois esbahy je me suis
Que son cerveau ne rompt, tant il est jours et nuitz
Et par sens naturel, et par experience
Pensant et repensant aux affaires de France.
Car luy sans nul repos ne fait que travailler,
Soit à combatre en guerre, ou soit à conseiller,
Soit à faire responce aux pacquets qu’on t’envoye
Bref, c’est ce vieux Nestor qui estoit devant Troye,
Duquel tousjours la langue au logis conseilloit,
Et la vaillante main dans les champs batailloit…

Et n’as-tu pas encor’ un autre Mars en France,
Un Marechal d’Albon, dont l’heureuse vaillance
A nul de tous les Dieux ceder ne voudroit pas,
S’ilz se joignent ensemble au meillieu des combas ?
Et n’as-tu pas aussi (bien qu’elle soit absente
De son païs natal) ta noble et sage tante
Duchesse de Ferrare, en qui le Ciel a mis
Le sçavoir de Pallas, les vertus de Themis ?

Et n’as-tu pas aussi une Minerve sage,
Ta propre unique Sœur, instruite des jeune âge
En tous artz vertueux, qui porte en son Escu
(J’entens dedans son cœur des vices invaincu)
Comme l’autre Pallas le chef de la Gorgonne,
Qui transforme en rocher l’ignorante personne
Qui s’ose approcher d’elle et veut loüer son nom ?
Et n’as-tu pas aussi, en lieu d’une Junon,
La royne ton espouse en beaux enfans fertille ?
Ce que l’autre n’a pas, car elle est inutile
Au lict de Jupiter, et sans plus n’a conçeu
Qu’un Mars et qu’un Vulcan : l’un qui est tout bossu,
Boiteux et dehanché : et l’autre tout colere,
Qui veut le plus souvent faire guerre à son Pere :
Mais ceux que ton espouse a conçeus à-foison
De toy, pour l’ornement de ta noble maison,
Sont beaux, droitz, et bien nez, et qui des jeune enfance
Sont apris à te rendre une humble obeissance…

Cela que DIEU bastit dans le grand edifice
De ce monde admirable, et bref ce que DIEU fait
Par mouvement semblable est par luy contrefait.
Les autres nuit et jour fondent artillerie,
Et grandz Cyclopes nudz font une baterie,
A grandz coups de marteaux, et avec tel compas,
D’ordre l’un apres l’autre au Ciel levent les bras,
Puis en frapent si haut sur le metal qui sonne,
Que l’Archenal prochain et le fleuve en resonne.

Et bref, c’est presque un Dieu que le Roy des François :
Tu es tant obey quelque part où tu sois
Que des la mer Bretonne à la mer Provensalle,
Et des monts Pyrenez aux portes de l’Italle,
Bien que ton regne soit largement estandu,
Si tu avois toussé tu serois entendu :
Car tu n’es pas ainsi qu’un Roy Loys onziesme,
Ou comme fut jadis le Roy CHARLES septiesme,
Qui avoient des parents et des Freres mutins,
Lesquelz en s’aliant d’autres Princes voisins,
Ou d’un duc de Bourgogne, ou d’un duc de Bretaigne,
Pour le moindre raport se mettoient en campagne
Contre le Roy leur Frere, et faisoient contre luy
Son peuple mutiner pour luy donner ennuy :
Mais tu n’as ny parens, ny Frere qui s’alie
Meintenant de Bourgogne, ou de la Normandie,
Ou des Princes Bretons : tout est sujet à toy,
Et la France aujourduy ne connoist qu’un seul Roy,
Que toy Prince HENRY le monarque de France,
Qui te courbant le chef te rend obeissance.
Pour toy le jour se leve en ta France, et la Mer
Fait pour toy tout autour ses vagues escumer,
Pour toy la Terre est grosse, et tous les ans enfante,
Pour toy des grandz Forestz la perruque naissante
Tous les ans se refrise, et les Fleuves sinon
Ne courent dans la Mer que pour bruire ton nom…

Car tu ne fus content seulement du royaume
Par ton Pere laissé : avecques le heaume,
Et la lance, et l’escu, tu as pris un grand soing,
Comme Prince vaillant, d’en acquerir plus loing,
Voire et de ragaigner les place que ton Pere
Perdit davant sa mort sur l’Angloise frontiere.
Car aussi tost que DIEU t’eut, de grace, ordonné
D’estre en lieu de ton Pere en France couronné,
Lors que chacun pensoit que tu courois la lance,
Que tu faisois tournois, et masques pour la dance,
Et qu’en ris et en jeux, et passetemps plaisans
De lente oisiveté tu rouillois tes beaux ans :
Au bout de quinze jours France fut esbaye,
Que tu avois desja l’Angleterre envahye,
Et sans en faire bruit, par merveilleux effortz,
Tu avois ja conquis de Boulongne les forts,
Et par armes contraint cette arrogance Angloise
A te vendre Boulongne et la faire Françoise.

Tu ne fus pas content de ce premier honneur,
Mais suyvant ta fortune et ton premier bon heur,
Deux ou trois ans apres tu mis en la campaigne
Ton camp, pour afranchir les Princes d’Alemaigne :
Adonq toy vestu, non des armes que feint
Homere à son Achille, où tout le Ciel fut peint,
Ains armé de bon cœur, de force, et de proüesse :
Tu ne mis seulle aux champs la Françoise jeunesse,
Mais Anglois, Escossois, Italiens et Grecz ,
Ayant ouy ton nom, voulurent voir de pres
Le port de ta grandeur, et tous s’asubjetirent
A tes loix, et pour toy les armeures vestirent,
Où la crainte et l’honneur furent de toutes pars
Si deument observés entre tant de soudars
(Bien qu’ilz fussent divers, de façon et langage)
Que mesmes l’ennemy ne sentit le pillage
(Merveille), et pour ce coup l’espée et les harnois
Par ton commandement obeirent aux loix.

Tu pris Mets en passant, puis venu sus la rive
Du Rhin, là t’apparut l’Alemaigne captive,
Laquelle avoit d’ahan tout le dos recourbé,
Ses yeux estoient cavez, son visage plombé,
Son chef se herissoit à tresses depliées,
Et de chesnes de fer ses mains estoient liées :
Elle, un peu s’acoudant de travers sus le bort,
Te fist cette requeste : O Prince heureux et fort,
Si Nature et pitié aux Monarques commandent
D’aider aux pauvres Roys qui secours leur demandent,
Et si de droit il faut secourir ses parens
Lors qu’on les voit tombez aux dangers apparens :
Las ! pren compassion de ma serve misere,
Et Filz donne secours à moy qui suis ta Mere.
Quand Francus ton ayeul de Troye fut chassé,
Il vint en mon païs, puis ayant amassé
Un camp de mes enfans alla veincre la France,
Et des miens et de luy les tiens prindrent naissance.

Ainsi dist l’Alemaigne, et à-peine n’eut pas
Achevé, que ses fers luy tomberent en bas,
Son dos redevint droit, et ses yeux et sa face
Revestirent l’honneur de leur premiere grace,
Et soudain de captive en liberté se vit,
Tant un grand Roy de France au besoing luy servit !
Ainsi qu’un bon enfant qui de sa mere a cure
Et n’est point entaché d’une ingrate nature…

Estant soul de la terre, apres tu fis armer
La flotte de tes Naux, et l’envoyas ramer
Dedans la mer Tyrrene, où elle print à force
Maugré le Genevois la belle Isle de Corse,
Pour mieux faire sçavoir aux estrangers lointains
Combien un Roy de France a puissantes les mains.
Bref, apres avoir fait à l’ennemy cognoistre
Que par mer tu estois et par terre, son maistre,
Forcé de ton Destin et de tes nobles faitz,
Humble, te vint prier de luy donner la Paix,
Ce que facillement luy acordas de faire.
» Car souvent un vainqueur au vaincu veut complaire…

Or’ la Paix est rompue, et ne faut plus chercher
Qu’à se meurdrir en guerre, et à se detrancher
L’un l’autre par morceaux, la Pitié est bannye,
Et en lieu d’elle regne Horreur, et Tyrannie :
On oit de tous costé les armeures tonner,
On n’oit pres de la Meuse autre chose sonner
Que mailles et boucliers, et Mars, qui se pourmene
S’egaye en son harnois dedans un char monté,
De quatre grandz coursiers horriblement porté.
La Fureur et la Peur leur conduisent la bride,
Et la Fame emplumée, allant devant pour guide,
Laisse avec un grand flot çà et là parmy l’air
Sous le vent des chevaux son panage voler,
Et Mars, qui de son char les espaules luy presse,
D’un espieu Thracien contraint cette Deesse
De cent langues semer des bruitz et vrais et faux,
Pour effroyer l’Europe et la remplir de maux.

Tu seras, mon grand Roy, le premier des gendarmes
Contre les Bourguignons qui vestiras les armes
Avecques ta Noblesse, et le premier seras
Qui de ta lance à jour leurs bandes fauceras,
Et bravement suivy de ton Infanterie
Tu feras à tes piez une grand’ boucherie
Des corps des ennemys l’un sur l’autre acablez,
Plus menu qu’on ne voit (quand les cieux sont troublez
Des ventz aux moys d’Hyver) tomber du Ciel de gresle
Sur la mer, sur les champs, sur les bois pesle-mesle :
La gresle sus la gresle à grandz monceaux se suit,
Fait maint bond contre terre, et demeine un grand bruit…

Si par ta grand bonté tu m’invites ches toy,
J’iray en ton Palais, menant avecques moy
(Si homme les mena) Phebus et Calliope,
Pour te celebrer Roy le plus grand de l’Europe :
» Car avecque l’honneur le labeur est util,
» Quand on cultive un champ qui est gras et fertil
Un Roy, tant soit il grand en terre ou en proüesse,
Meurt comme un laboureur sans gloire, s’il ne laisse
Quelque renom de luy, et ce renom ne peut
Venir apres la mort, si la Muse ne veut
Le donner à celluy qui doucement l’invite,
Et d’honneste faveur compense son merite.
Non, je ne suis tout seul, non, tout seul je ne suis,
Non, je ne le suis pas, qui par mes œuvres puis
Donner aux grandz Seigneurs une gloire eternelle :
Autres le peuvent faire, un Bellay, un Jodelle,
Un Baïf, Pelletier, un Belleau, et Tiard,
Qui des neuf Sœurs en don ont reçeu le bel art
De faire par les vers les grandz Seigneurs revivre,
Mieux que leurs bastimens, ou leurs fontes de cuivre
Mais quoy ? Prince, on dira que je suis demandeur,
Il vaut mieux achever l’Hymne de ta grandeur :
Car, peut estre, il t’ennuye oyant chose si basse,
Puis ma lyre s’enroue, et mon pouce se lasse.

Escoute donq ma voix, ô déesse Victoire,
Qui guaris des soudars les plaies, et qui tiens
En ta garde les Roys, les villes et leurs biens :
Qui portes une robe emprainte de trophées,
Qui as de ton beau chef les tresses estophées
De palme et de laurier, et qui montres sans peur
Aux hommes, comme il faut endurer le labeur :
Soit que tu sois au Ciel voisine à la Couronne,
Soit que ta Majesté gravement environne
Le trosne à Jupiter ou l’armet de Pallas,
Ou la bouclier de Mars : vien Deesse icy bas
Favoriser HENRY, et d’un bon œil regarde
La France pour jamais, et la pren sous ta garde.

Hymne de France

… Toujours le Grec la Grèce vantera,
Et l’Espagnol l’Espagne chantera,
L’Italien les Itales fertiles,
Mais moi Français la France aux belles villes,
Et son renom, dont le crieur nous sommes,
Ferons voler par les bouches des hommes…
Il ne faut point que l’Arabie heureuse,
Ni par son Nil l’Egypte plantureuse,
Ni l’Inde riche en mercerie étrange,
Fasse à la tienne égale sa louange;
Qui d’un clin d’oeil un monde peux armer,
Qui as les bras si longs dessus la mer,
Qui tiens sur toi tant de ports et de villes,
Et où les lois divines et civiles
En long repos tes citoyens nourrissent.
On ne voit point par les champs qui fleurissent
Errer ensemble un tel nombre d’abeilles,
Baisant les lis et les rosés vermeilles;
Ni par l’été ne marchent au labeur
Tant de fourmis, animaux qui ont peur
Qu’en leur vieillesse ils n’endurent souffrance,
Comme l’on voit d’hommes par notre France
Se remuer; soit quand Bellone anime
La majesté de leur coeur magnanime,
Ou quand la paix à son rang retournée,
Chacun renvoie exercer sa journée…
Mille troupeaux frisés de fines laines
Comme escadrons se campent en nos plaines;
Maint arbrisseau, qui porte sur ses branches
D’un or naïf pommes belles et franches,
Y croît aussi, d’une part verdissant,
De l’autre part ensemble jaunissant,
Le beau Grenat à la joue vermeille,
Et le Citron, délices de Marseille,
Fleurit ès champs de la Provence à gré.
Et l’Olivier à Minerve sacré
Leur fait honneur de ses fruits automniers,
Et jusqu’au ciel s’y dressent les Palmiers;
Le haut Sapin, qui par flots étrangers
Doit aller voir de la mer les dangers,
Y croît aussi et le Buis qui vaut mieux,
Pour y tailler les images des Dieux,
De ses bons Dieux, qui ont toujours souci
Et de la France et de mes vers aussi…
Ici et là, comme célestes flammes,
Luisent les yeux de nos pudiques femmes,
Qui toute France honorent de leur gloire,
Ores montrant leurs épaules d’ivoire,
Ores le col d’albâtre bien uni,
Ores le sein où l’honneur fait son nid;
Qui pour dompter la cagnarde paresse,
Vont surmontant d’une gentille adresse
Le vieil renom des pucelles d’Asie,
Pour joindre à l’or la soie cramoisie,
Ou pour broder au métier proprement
D’un nouveau Roi le riche accoutrement.
Que dirai plus des lacs et des fontaines,
Des bois tondus et des forêts hautaines?
De ces deux mers, qui d’un large et grand tour
Vont presque France emmurant tout autour?
Maint grand vaisseau, qui maint butin amène,
Parmi nos flots sûrement se promène.
Au dos des monts les grands forêts verdoient
Et à leurs pieds les belles eaux ondoient…
Dedans l’enclos de nos belles cités
Mille et mille arts y sont exercités.
Le lent sommeil, ni la morne langueur
Ne rompent point des jeunes la vigueur…
La Poésie et la Musique Soeurs,
Qui nos ennuis charment de leurs douceurs,
Y ont r’aquis leurs louanges antiques.
L’art non menteur de nos Mathématiques
Commande aux Cieux; la fièvre fuit devant
L’experte main du médecin savant.
Nos imagers ont la gloire en tout lieu
Pour figurer soit un Prince ou un Dieu,
Si vivement imitant la nature
Que l’oeil ravi se trompe en leur peinture.
Un million de fleuves vagabonds,
Traînant leurs flots délicieux et bons,
Lèchent les murs de tant de villes fortes,
Dordogne, Somme, et toi Seine, qui portes
Dessus ton dos un plus horrible faix
Que sur le tien Neptune tu ne fais.
Ajoutez-y tant de palais dorés,
Tant de sommets de temples honorés,
Jadis rochers, que la main du maçon
Elabora d’ouvrage et de façon.
L’art dompte tout, et la persévérance.
Que dirons-nous encor de notre France?…
C’est celle-là qui a produit ici
Roland, Renaud, et Charlemagne aussi,
Lautrec, Bayard, Trimouille et la Palice,
Et toi Henri,…
Roi qui doit seul par le fer de la lance,
Rendre l’Espagne esclave de sa France,
Et qui naguère a l’Anglais abattu,
Le premier prix de sa jeune vertu.
Qu’en leur vieillesse ils n’endurent souffrance,
Comme l’on voit d’hommes par notre France
Se remuer; soit quand Bellone anime
La majesté de leur coeur magnanime,
Ou quand la paix à son rang retournée,
Chacun renvoie exercer sa journée…
Mille troupeaux frisés de fines laines
Comme escadrons se campent en nos plaines;
Maint arbrisseau, qui porte sur ses branches
D’un or naïf pommes belles et franches,
Y croît aussi, d’une part verdissant,
De l’autre part ensemble jaunissant,
Le beau Grenat à la joue vermeille,
Et le Citron, délices de Marseille,
Fleurit ès champs de la Provence à gré.
Et l’Olivier à Minerve sacré
Leur fait honneur de ses fruits automniers,
Et jusqu’au ciel s’y dressent les Palmiers;
Le haut Sapin, qui par flots étrangers
Doit aller voir de la mer les dangers,
Y croît aussi et le Buis qui vaut mieux,
Pour y tailler les images des Dieux,
De ses bons Dieux, qui ont toujours souci
Et de la France et de mes vers aussi…
Ici et là, comme célestes flammes,
Luisent les yeux de nos pudiques femmes,
Qui toute France honorent de leur gloire,
Ores montrant leurs épaules d’ivoire,
Ores le col d’albâtre bien uni,
Ores le sein où l’honneur fait son nid;
Qui pour dompter la cagnarde paresse,
Vont surmontant d’une gentille adresse
Le vieil renom des pucelles d’Asie,
Pour joindre à l’or la soie cramoisie,
Ou pour broder au métier proprement
D’un nouveau Roi le riche accoutrement.
Que dirai plus des lacs et des fontaines,
Des bois tondus et des forêts hautaines?
De ces deux mers, qui d’un large et grand tour
Vont presque France emmurant tout autour?
Maint grand vaisseau, qui maint butin amène,
Parmi nos flots sûrement se promène.
Au dos des monts les grands forêts verdoient
Et à leurs pieds les belles eaux ondoient…
Dedans l’enclos de nos belles cités
Mille et mille arts y sont exercités.
Le lent sommeil, ni la morne langueur
Ne rompent point des jeunes la vigueur…
La Poésie et la Musique Soeurs,
Qui nos ennuis charment de leurs douceurs,
Y ont r’aquis leurs louanges antiques.
L’art non menteur de nos Mathématiques
Commande aux Cieux; la fièvre fuit devant
L’experte main du médecin savant.
Nos imagers ont la gloire en tout lieu
Pour figurer soit un Prince ou un Dieu,
Si vivement imitant la nature
Que l’oeil ravi se trompe en leur peinture.
Un million de fleuves vagabonds,
Traînant leurs flots délicieux et bons,
Lèchent les murs de tant de villes fortes,
Dordogne, Somme, et toi Seine, qui portes
Dessus ton dos un plus horrible faix
Que sur le tien Neptune tu ne fais.
Ajoutez-y tant de palais dorés,
Tant de sommets de temples honorés,
Jadis rochers, que la main du maçon
Elabora d’ouvrage et de façon.
L’art dompte tout, et la persévérance.
Que dirons-nous encor de notre France?…
C’est celle-là qui a produit ici
Roland, Renaud, et Charlemagne aussi,
Lautrec, Bayard, Trimouille et la Palice,
Et toi Henri,…
Roi qui doit seul par le fer de la lance,
Rendre l’Espagne esclave de sa France,
Et qui naguère a l’Anglais abattu,
Le premier prix de sa jeune vertu.
Je te salue, ô terre plantureuse,
Heureuse en peuple, et en Princes heureuse!
Moi ton Poète, ayant premier osé
Avoir ton los en rime composé,
Je te suppli’ qu’à gré te soit ma Lyre…

Hymne du printemps

Quand ce beau printemps je vois,
J’aperçois
Rajeunir la terre et l’onde
Et me semble que le jour
Et l’Amour
Comme enfants naissent au monde.
Le jour qui plus beau se fait
Nous refait
Plus belle et verte la terre;
Et Amour, armé de traits
Et d’attraits,
Dans nos coeurs nous fait la guerre.
Il répand de toutes parts
Feux et dards,
Et dompte sous sa puissance
Hommes, bêtes et oiseaux,
Et les eaux
Lui rendent obéissance.
Vénus avec son enfant
Triomphant,
Au haut de son coche assise,
Laisse ses cygnes voler
Parmi l’air
Pour aller voir son Anchise.
Quelque part que ses beaux yeux
Par les cieux
Tournent leurs lumières belles,
L’air qui se montre serein
Est tout plein
D’amoureuses étincelles.
Puis en descendant à bas
Sous ses pas
Croissent mille fleurs écloses;
Les beaux lis et les oeillets
Vermeillets
Y naissent entre les roses.
Je sens en ce mois si beau
Le flambeau
D’Amour qui m’échauffe l’âme,
Y voyant de tous côtés
Les beautés
Qu’il emprunte de ma Dame.
Quand je vois tant de couleurs
Et de fleurs
Qui émaillent un rivage,
Je pense voir le beau teint
Qui est peint
Si vermeil en son visage.
Quand je vois les grands rameaux
Des ormeaux
Qui sont lacés de lierre,
Je pense être pris ès lacs
De ses bras,
Et que mon col elle serre.
Quand j’entends la douce voix
Par les bois
Du gai rossignol qui chante,
D’elle je pense jouir
Et ouïr
Sa douce voix qui m’enchante.
Quand Zéphyre mène un bruit
Qui se suit
Au travers d’une ramée,
Des propos il me souvient
Que me tient
La bouche de mon aimée.
Quand je vois en quelque endroit
Un pin droit,
Ou quelque arbre qui s’élève,
Je me laisse décevoir,
Pensant voir
Sa belle taille et sa grève.
Quand je vois dans un jardin
Au matin
S’éclore une fleur nouvelle,
J’accompare le bouton
Au teton
De son beau sein qui pommelle.
Quand le Soleil tout riant
D’Orient
Nous montre sa blonde tresse,
Il me semble que je voi
Près de moi
Lever ma belle maîtresse.
Quand je sens parmi les prés
Diaprés
Les fleurs dont la terre est pleine,
Lors je fais croire à mes sens
Que je sens
La douceur de son haleine.
Bref, je fais comparaison,
Par raison,
Du printemps et de m’amie;
Il donne aux fleurs la vigueur,
Et mon coeur
D’elle prend vigueur et vie.
Je voudrais au bruit de l’eau
D’un ruisseau
Déplier ses tresses blondes,
Frisant en autant de noeuds
Ses cheveux,
Que je verrais friser d’ondes.
Je voudrais pour la tenir
Devenir
Dieu de ces forêts désertes,
La baisant autant de fois
Qu’en un bois
Il y a de feuilles vertes.
Ha! maîtresse, mon souci,
Viens ici,
Viens contempler la verdure!
Les fleurs de mon amitié
Ont pitié,
Et seule tu n’en as cure.
Au moins, lève un peu tes yeux
Gracieux,
Et vois ces deux colombelles,
Qui font naturellement
Doucement
L’amour du bec et des ailes.
Et nous, sous ombre d’honneur,
Le bonheur
Trahissons par une crainte;
Les oiseaux sont plus heureux,
Amoureux,
Qui font l’amour sans contrainte.
Toutefois ne perdons pas
Nos ébats
Pour ces lois tant rigoureuses;
Mais, si tu m’en crois, vivons
Et suivons
Les colombes amoureuses.
Pour effacer mon émoi
Baise-moi,
Rebaise-moi, ma Déesse;
Ne laissons passer en vain
Si soudain
Les ans de notre jeunesse.

Hymne à l’automne

Je n’avais pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisaient plus que la cour des Rois,
Et les noires forêts en feuillage voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une vallée, un antre en horreur obscurci,
Un désert effroyable était tout mon souci ;
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées
Danser dessous la lune en cotte par les prées
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Etre boucs par les pieds et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit agnelet de quatre mois les porte.
J’allais après la dance, et craintif je pressais
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensais
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurais incontinent l’âme plus généreuse ;
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du laurier lui donna.
Or je ne fus trompé de ma jeune entreprise ;
Car la gentille Euterpe ayant ma dextre prise,
Pour m’ ôter le mortel par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis d’une bouche enflée
(Ayant dessus mon chef son haleine soufflée)
Me hérissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplit le cœur d’ingénieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puisque tu veux nous suivre,
Heureux après la mort nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli
Accablé du tombeau n’ira point en oubli.»
« Tu seras du vulgaire appelé frénétique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, malplaisant, car le peuple médit
De celui qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes poètes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophètes,
Hués, sifflés, moqués des peuples ont été,
Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité.
N’espère d’amasser de grands biens en ce monde :
Une forêt, un pré, une montagne, une onde
Sera ton héritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roi, de sa tempête,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la tête
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coi,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi. »
Ainsi disait la nymphe, et de là je vins être
Disciple de Dorat, qui longtemps fut mon maître ;
M’apprit la poésie, et me montra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien déguiser la vérité des choses
D’un fabuleuxmanteau dont elles sont encloses.
J’appris en son école à immortaliser
Les hommes que je veux célébrer et priser,
Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne
Pour présent immortel l’Hymne de cet automne.

Hymne à la nuit 

Nuit, des amours ministre et sergente fidèle
Des arrêts de Venus, et des saintes lois d’elle,
Qui secrète accompagne
L’impatient ami de l’heure accoutumée,
Ô l’aimée des Dieux, mais plus encore aimée
Des étoiles compagnes,

Nature de tes dons adore l’excellence,
Tu caches les plaisirs dessous muet silence
Que l’amour jouissante
Donne, quand ton obscur étroitement assemble
Les amants embrassés, et qu’ils tombent ensemble
Sous l’ardeur languissante.

Lorsque l’amie main court par la cuisse, et ores
Par les tétins, auxquels ne se compare encore
Nul ivoire qu’on voie,
Et la langue en errant sur la joue, et la face,
Plus d’odeurs, et de fleurs, là naissantes, amasse
Que I’Orient n’envoie.

C’est toi qui les soucis, et les gênes mordantes,
Et tout le soin enclos en nos âmes ardentes
Par ton présent arraches.
C’est toi qui rends la vie aux vergers qui languissent,
Aux jardins la rosée, et aux cieux qui noircissent
Les idoles attaches.

Mais, si te plaît déesse une fin à ma peine,
Et donte sous mes bras celle qui est tant pleine
De menaces cruelles.
Afin que de ses yeux (yeux qui captifs me tiennent)
Les trop ardents flambeaux plus brûler ne me viennent
Le fond de mes mouelles.

L’hymne de la mort

D’autant que le Sommeil est le frere de celle,
Qui l’ame reconduit à la vie éternelle.
Où plus elle n’endure avec son Dieu là-haut
Ny peine, ny souci, ny froidure, ny chaud,
Procès, ny maladie ; ains, de tout mal exempte,
De siecle en siecle vit, bien-heureuse et contente,
Aupres de son facteur, non plus se renfermant
En quelque corps nouveau, ou bien se transformant
En estoile, ou vagant par l’air dans les nuages,
Ou voletant çà-bas dans les deserts sauvages
Comme beaucoup ont creu, mais en toute saison
Demourant dans le Ciel, son antique maison,
Pour contempler de Dieu l’éternelle puissance,
Les Démons, les Héros et l’Angelique essence,
Les Astres, le Soleil, et le merveilleux tour
De la voûte du Ciel qui nous cerne à l’entour,
Se contentant de voir dessous elle les nues,
La grand’mer ondoyante, et les terres cognues,
Sans plus y retourner ; car, à la vérité,
Rien peu se sentiroit de ta benignité,
O gracieuse Mort ! si, pour la fois seconde,
Abandonnoit le Ciel, et revenoit au monde.
Aussi dans ton lien tu ne la peux avoir
Qu’un coup, bien que ta main estende son pouvoir
En cent mille façons sur toute chose née.
Car, naissans, nous mourons : telle est la destinée
Des corps sujets à toy, qui tiens tout, qui prens tout
Qui n’as en ton pouvoir certaine fin ne bout ;
Et ne fust de Venus l’ame generative,
Qui tes fautes repare, et rend la forme vive,
Le monde periroit, mais son germe en refait
Autant de son costé, que ton dard en desfait.
Que ta puissance, ô Mort, est grande et admirable !
Rien au monde par toy ne se dit perdurable,
Mais, tout ainsi que l’onde aval des ruisseaux fuit
Le pressant coulement de l’autre qui la suit,
Ainsi le temps se coule, et le present fait place
Au futur importun, qui les talons luy trace.
Ce qui fut, se refait ; tout coule, comme une eau,
Et rien dessous le Ciel ne se voit de nouveau,
Mais la forme se change en une autre nouvelle.
Et ce changement-là, -Vivre, au monde s’appelle,
Et Mourir, quand la forme en une autre s’en-va.
Ainsi, avec Venus, la Nature trouva
Moyen de ranimer, par longs et divers changes,
La matière restant, tout cela que tu manges ;
Mais nostre ame immortelle est toujours en un lieu,
Au change non sujette, assise auprès de Dieu,
Citoyenne à jamais de la ville etherée,
Qu’elle avoit si long temps en ce corps desirée.
Je te salue, heureuse et profitable Mort,
Des extremes douleurs, medecin et confort.

Les Discours (1562 – 1563)

Poète engagé et officiel de la cour de Charles IX, Ronsard déploie la réthorique dans laquelle il excelle pour écrire sur les affaires de la France. Face aux menaces qui pèsent sur le pays, il ses sent interpelé pour défendre son unité et ses intêrets. Les Discours s’adressent essenteillemnt à tous ceux qui peuvent apporter un plus pour sortir la nation de la guerre civile dans laquelle les potestants l’ont plongée. Ils sont en faveur de Charles IX et de la paix. Pendant que Bellay caricature les courtisans et les cardinaux, lui prend part à la querelle de religion auprès des catholiques. Ronsard se transforme en militant. Pour agir sur le lecteur et l’influencer, il utilise une écriture plus pragmatique .    

Institution pour l’adolescence du roy treschrestien
Charles neufviesme de ce nom (1562)

Tout en restant poétique, Ronsard développe ici un discours également humaniste dont les enjeux sont cependant idéologiques, politiques et historiques. Il donne l’image idéale que doit être celle d’un prince pour être l’exemple, un modèle à imiter. Un prince que seul un poète peut conseiller, éclairer et aider à parfaire l’éducation qui doit être avant tout chrétienne dans une monarchie de droit divin et humaniste.

Extraits

Sire, ce n’est pas tout que d’estre Roy de France,
Il faut que la vertu honore vostre enfance :
Car un Roy sans vertu porte le sceptre en vain,
Et luy sert de fardeau, qui luy charge la main :
Pource on dit que Thetis la femme de Pelée,
Apres avoir la peau de son enfant brûlée
Pour le rendre immortel, le prist en son giron
Et de nuit l’emporta dans l’Antre de Chiron,
Chiron noble Centaure, à fin de luy aprendre
Les plus rares vertus dés sa jeunesse tendre,
Et de science et d’art son Achille honorer :
Car l’esprit d’un grand Roy ne doit rien ignorer.

Il ne doit seulement sçavoir l’art de la guerre,
De garder les cités, ou les ruer par terre,
De piquer les chevaux, ou contre son harnois
Recevoir mille coups de lances aux tournois :
De sçavoir comme il faut dresser une Embuscade,
Ou donner une Cargue, ou une Camisade,
Se renger en bataille, et soubs les estandars
Mettre par artifice en ordre ses soldars.

Les Roys les plus brutaulx telles choses n’ignorent,
Et par le sang versé leurs couronnes honorent :
Tout ainsi que Lyons, qui s’estiment alors
De tous les animaux estre veuz les plus fors,
Quand ils se sont repeuz d’un Cerf au grand corsage,
Et ont remply les champs de meurtre et de carnage.

Mais les princes Chrestiens n’estiment leur vertu
Procéder ny de sang ni de glaive pointu :
Ains par les beaux mestiers qui des Muses procedent,
Et qui de gravité tous les autres excédent :
Quand les Muses qui sont filles de Jupiter
(Dont les Roys sont issus) les Roys daignent hanter,
Elles les font marcher en toute reverence :
Loing de leur magesté banissent l’ignorance,
Et tous remplis de grace et de divinité,
Les font parmy le peuple ordonner equité.
Ils deviennent apris en la mathematique,
En l’art de bien parler, en histoire et musique,
En physiognomie, à fin de mieux sçavoir
Juger de leurs subjects seulement à les voir.

Telle science sceut le jeune prince Achille,
Puis scavant et vaillant il fit mourir Troille
Sur le champ Phrygien, et fit mourir encor
Le magnanime orgueil du furieux Hector,
Il tua Sarpedon, tua Pentasilée
Et par luy la cité de Troye fut brulée.
Tel fut jadis Thesée, Hercules, et Jason,
Et tous les vaillans preux de l’antique saison.
Tel vous serez aussi, si la Parque cruelle
Ne tranche avant le temps vostre trame nouvelle :

Car Charles, vostre nom tant commun à nos Roys,
Nom du Ciel revenu en France par neuf fois,
Neuf fois nombre parfait, comme cil qui assemble
Pour sa perfection trois Triades ensemble,
Monstre que vous aurez l’Empire, et le renom
Des huict Charles passez dont vous portés le nom.
Mais pour vous faire tel, il faut de l’artifice
Et dés jeunesse aprendre à combattre le vice.

Il faut premierement aprendre à craindre Dieu
Dont vous estes l’ymage : et porter au milieu
De vostre cueur son nom, et sa saincte parolle,
Comme le seul secours dont l’homme se consolle.

Apres si vous voulés en terre prosperer,
Il vous faut vostre mere humblement honorer,
La craindre et la servir, qui seulement de mere
Ne vous sert pas icy, mais de garde, et de père.
Apres, il fault tenir la loy de vos ayeulx,
Qui furent Roys en terre, et sont là hault aux cieux :
Et garder que le peuple imprime en sa cervelle
Les curieux discours d’une secte nouvelle.

Apres il fault apprendre à bien imaginer,
Autrement la raison ne pourroit gouverner :
Car tout le mal qui vient à l’homme prend naissance
Quand par sus la Raison le Cuider a puissance :

Tout ainsi que le corps s’exerce en travaillant,
Il faut que la Raison s’exerce en bataillant
Contre la monstrueuse et faulse fantasie,
De peur que vainement l’ame n’en soit saisie.
Car ce n’est pas le tout de sçavoir la vertu,
Il faut cognoistre aussi le vice revestu
D’un habit vertueux, qui d’autant plus offence
Qu’il se monstre honorable, et a belle aparance.

De là vous aprendrés à vous cognoistre bien,
Et en vous cognoissant vous ferés toujours bien :
Le vray commencement pour en vertus acroistre,
C’est (disoit Apollon) soymesme se cognoistre.
Celuy qui se cognoist, est seul maistre de soy,
Et sans avoir Royaume il est vrayement un Roy.

Commencés donq ainsi : puis si tost que par l’age
Vous serés homme fait de corps, et de courage,
Il fauldra de vous-mesme aprendre à commander,
A oyr vos subjects, les voir, et demander,
Les cognoistre par nom, et leur faire justice,
Honorer la vertu et corriger le vice.

Malheureux sont les Roys qui fondent leur apuy
Sur l’ayde d’un commis : qui par les yeux d’autruy
Voyent l’estat du peuple, et oyent par l’oreille
D’un flateur mensonger qui leur conte merveille.
Tel Roy ne regne pas, ou bien il regne en peur
(D’autant qu’il ne sçait rien) d’offencer un flateur.

Mais (Sire) ou je me trompe en voyant vostre grace
Ou vous tiendrez d’un Roy la legitime place :
Vous ferés vostre charge, et comme un prince doux
Audience et faveur vous donnerez à tous.

Vostre palais Royal cognoistrez en presence :
Et ne commetrez point une petite offence :
Si un pilote faut, tant soit peu, sur la mer,
II fera desoubs l’eau la navire abismer.
Aussi faillant un Roy tant soit peu, la province
Se perd, car volontiers le peuple suit son prince.

Aussi pour estre Roy vous ne devés penser
Vouloir comme un Tyran vos subjects offencer,
Car comme nostre corps, vostre corps est de boue :
Des petits et des grands la fortune se joüe :
Tous les regnes mondains se font et se defont,
Et au gré de fortune ils viennent et s’en vont,
Et ne durent non plus qu’une flamme allumée
Qui soudain est esprise et soudain consumée.

Or, Sire, imités Dieu, lequel vous a donné
Le sceptre, et vous a fait un grand Roy couronné,
Faites misericorde à celuy qui supplie,
Punissés l’orgueilleux qui s’arme en sa follie,
Ne poussés par faveur un homme en dignité,
Mais choisissés celuy qui l’a bien merité.
Ne baillés pour argent ny estats, ny offices,
Ne donnés aux premiers les vaccans benefices,
Ne souffrés pres de vous ne flateurs, ne vanteurs,
Fuyés ces plaisans fols qui ne sont que menteurs,
Et n’endurés jamais que les langues legeres
Mesdisent des Seigneurs des terres estrangeres.

Ne soyés point moqueur ny trop hault à la main,
Vous souvenant toujours que vous estes humain.
Ne pillez vos subjects par rançons ny par tailles,
Ne prenés sans raison ny guerres ny batailles,
Gardés le vostre propre, et vos biens amassés,
Car pour vivre content vous en avés assés.

S’il vous plaist vous garder sans archers de la garde,
Il faut que d’un bon œil le peuple vous regarde,
Qu’il vous ayme sans creinte, ainsi les puissans Roys
Ont gardé leur Empire, et non par le harnois.

Comme le corps Royal ayés l’ame Royalle,
Tirés le peuple à vous d’une main liberalle,
Et pensés que le mal le plus pernicieux
C’est un prince sordide et avaritieux.

Ayés autour de vous des personnes notables,
Et les oyés parler volontiers à vos tables,
Soyés leur auditeur comme fut vostre ayeul,
Ce grand François qui vit encores au cercueil.

Soyés comme un bon prince amoureux de la gloire,
Et faites que de vous se remplisse une histoire
Du temps victorieux, vous faisant immortel,
Comme Charles le Grand, ou bien Charles Martel.

Ne souffrés que les grands blessent le populaire,
Ne souffrés que le peuple au grand puisse desplaire,
Gouvernés vostre argent par sagesse et raison :
Le prince qui ne peut gouverner sa maison,
Sa femme, ses enfans, et son bien domestique,
Ne sçauroit gouverner une grand republique.

Pensés long temps devant que faire aucuns Edicts,
Mais si tost qu’ils seront devant le peuple mis,
Qu’ils soient pour tout jamais d’invincible puissance,
Car autrement vos loix sentiroient leur enfance.

Ne vous monstrés jamais pompeusement vestu,
L’habillement des Roys est la seule vertu :
Que votre corps reluise en vertus glorieuses,
Et non pas vos habits de perles precieuses.

D’amis plus que d’argent monstrés vous desireux,
Les Princes sans amis sont toujours malheureux.
Aymés les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie.
Punissés les malins et les seditieux :
Ne soyés point chagrin, despit, ne furieux,
Mais honeste et gaillard, portant sur le visage,
De vostre gentil’ame un gentil tesmoignage.

Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De chastier les Roys qui font mal leur devoir,
Punissés vous vous mesme, à fin que la Justice
De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.

Je dy ce puissant Dieu dont l’Empire est sans bout
Qui de son trosne assis en la terre voit tout,
Et fait à un chascun ses justices égalles.
Autant aux laboureurs qu’aux personnes Royalles :
Lequel je suppliray vous tenir en sa loy,
Et vous aymer autant qu’il fit David son Roy,
Et rendre comme à luy vostre sceptre tranquile :
Car sans l’ayde de Dieu la force est inutile.

Discours des misères de ce temps (1562)

Ce discours, qu’il compose après l’éclatement de la guere civile en 1562, s’adresse à Catherine de Médicis la Reine mère et à Théodore de Bèze (le chef des protestants). Il exhorte la première à user de son pouvoir, de son autorité et de son influence pour ramener la paix. Au second, tout en s’emportant contre les protestants qu’il accuse responsables de la guerre civile, il rappelle que la foi dicte de préférer la patience chrétienne à la violence.

Extraits

A la Reine, mère du Roi

… Las! ma Dame, en ce temps que le cruel orage
Menace les Français d’un si piteux naufrage,
Que la grêle et la pluie, et la fureur des cieux
Ont irrité la mer de vents séditieux,
Et que l’astre Jumeau ne daigne plus reluire,
Prenez le gouvernail de ce pauvre navire,
Et malgré la tempête, et le cruel effort
De la mer et des vents, conduisez-le à bon port.
La France à jointes mains vous en prie et reprie,
Las! qui sera bientôt et proie et moquerie
Des Princes étrangers, s’il ne vous plaît en bref
Par votre autorité apaiser son méchef.
Ha! que diront là-bas sous les tombes poudreuses
De tant de vaillants Rois les âmes généreuses?
Que dira Pharamond, Clodion et Clovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Loïs,
Qui de leur propre sang à tous périls de guerre
Ont acquis à leurs fils une si belle terre?
Que diront tant de Ducs et tant d’hommes guerriers
Qui sont morts d’une plaie au combat les premiers,
Et pour France ont souffert tant de labeurs extrêmes,
La voyant aujourd’hui détruire par soi-mêmes?
Ils se repentiront d’avoir tant travaillé,
Assailli, défendu, guerroyé, bataillé
Pour un peuple mutin divisé de courage,
Qui perd en se jouant un si bel héritage;
Héritage opulent, que toi, peuple qui bois
La Tamise Albionne, et toi, More qui vois
Tomber le chariot du Soleil sur ta tête,
Et toi, race Gothique aux armes toujours prête,
Qui sens la froide bise en tes cheveux venter,
Par armes n’aviez su ni froisser ni dompter.
Car tout ainsi qu’on voit de la dure cognée
Moins reboucher le fer, plus est embesognée
A couper, à trancher, et à fendre du bois,
Ainsi par le travail s’endurcit le François,
Lequel, n’ayant trouvé qui par armes le dompte,
De son propre couteau soi-même se surmonte…
O toi, historien, qui d’encre non menteuse
Ecris de notre temps l’histoire monstrueuse,
Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
Afin qu’en te lisant ils pleurent notre mal
Et qu’ils prennent exemple aux péchés de leurs pères
De peur de ne tomber en pareilles misères.
De quel front, de quel oeil, ô siècles inconstants!
Pourront-ils regarder l’histoire de ce temps
En lisant que l’honneur et le sceptre de France,
Qui depuis si long âge avait pris accroissance,
Par une opinion nourrice des combats
Comme une grande roche est bronché contre bas!…
L’artisan par ce monstre a laissé sa boutique,
Le pasteur ses brebis, l’avocat sa pratique,
Sa nef le marinier, sa foire le marchand,
Et par lui le prudhomme est devenu méchant.
L’écolier se débauche, et de sa faux tortue
Le laboureur façonne une dague pointue,
Une pique guerrière il fait de son râteau,
Et l’acier de son coutre il change en un couteau.
Morte est l’autorité; chacun vit en sa guise;
Au vice déréglé la licence est permise;
Le désir, l’avarice et l’erreur insensé
Ont sens dessus-dessous le monde renversé.
On fait des lieux sacrés une horrible voirie,
Une grange, une étable et une porcherie,
Si bien que Dieu n’est sûr en sa propre maison.
Au ciel est revolée et Justice et Raison,
Et en leur place, hélas! règnent le brigandage,
La force, le harnois, le sang et le carnage.
Tout va de pis en pis: le sujet a brisé
Le serment qu’il devait à son Roi méprisé;
Mars enflé de faux zèle et de vaine apparence
Ainsi qu’une furie agite notre France…
O Dieu! qui de là-haut nous envoyas ton Fils
Et la paix éternelle avecque nous tu fis
Donne, je te suppli, que cette Reine mère
Puisse de ces deux camps apaiser la colère;
Donne-moi derechef que son sceptre puissant
Soit malgré le discord en armes fleurissant;
Donne que la fureur de la guerre barbare
Aille bien loin de France au rivage Tartare;
Donne que nos couteaux de sang humain tachés
Soient dans un magasin pour jamais attachés,
Et les armes au croc, sans être embesognées,
Soient pleines désormais de toiles d’araignées…

Continuation des discours des misères de ce temps

Ronsard invite dans cette continuation des discours Théodore Bèze (chef des protestants) à prendre le droit chemin. Il l’exhorte avec courtoisie à déposer les armes, pour l’amour de la patrie.

A la Reine mère

Madame, je serais ou du plomb ou du bois
Si moi que la nature a fait naître François,
Aux races à venir je ne contais la peine
Et l’extrême malheur dont notre France est pleine.
Je veux, malgré les ans, au monde publier
D’une plume de fer sur un papier d’acier
Que ses propres enfants l’ont prise et dévêtue
Et jusques à la mort vilainement battue.
Elle semble au marchand, hélas qui par malheur,
En faisant son chemin rencontre le voleur,
Qui contre l’estomac lui tend la main armée
D’avarice cruelle et de sang affamée.
Il n’est pas seulement content de lui piller
La bourse et le cheval ; il le fait dépouiller,
Le bat et le tourmente, et d’une dague essaie
De lui chasser du corps l’âme par une plaie ;
Puis en le voyant mort il se rit de ses coups,
Et le laisse manger aux mâtins et aux loups.
Si est-ce qu’à la fin la divine puissance
Court après le meurtrier et en prend la vengeance ;
Et dessus une roue (après mille travaux)
Sert aux hommes d’exemple et de proie aux corbeaux.
Mais ces nouveaux tyrans qui la France ont pillée,
Volée, assassinée, à force dépouillée,
Et de cent mille coups le corps lui ont battu,
(Comme si brigandage était une vertu)
Vivent sans châtiment et à les ouïr dire,
C’est Dieu qui les conduit, et ne s’en font que rire…
Or eux se vantant seuls les vrais enfants de Dieu,
En la dextre ont le glaive et en l’autre le feu,
Et comme furieux qui frappent et enragent,
Volent les temples saints, et les villes saccagent.
Et quoi ? brûler maisons, piller et brigander,
Tuer, assassiner, par force commander,
N’obéir plus aux Rois, amasser des armées,
Appelez-vous cela Églises reformées ?
Jésus que seulement vous confessez ici
De bouche et non de cœur, ne faisait pas ainsi ;
Et saint Paul en prêchant n’avait pour toutes armes
Sinon l’humilité, les jeûnes et les larmes ;
Et les pères martyrs aux plus dures saisons
Des tyrans, ne s’armaient sinon que d’oraisons ;
Bien qu’un ange du ciel, à leur moindre prière,
En soufflant eût rué les tyrans en arrière…
De Bèze, je te prie, écoute ma parole,
Que tu estimeras d’une personne folle ;
S’il te plaît toutefois de juger sainement,
Après m’avoir ouï tu diras autrement.
La terre qu’aujourd’huy tu remplis toute d’armes,
Y faisant fourmiller grand nombre de gendarmes
Et d’avares soldats qui du pillage ardents
Naissent dessous ta voix, tout ainsi que des dents
Du grand serpent Thébain les hommes qui muèrent
Le limon en couteaux dont ils s’entre-tuèrent,
Et nés et demi-nés se firent tous périr,
Si qu’un même soleil les vit naître et mourir.
De Bèze, ce n’est pas une terre Gothique,
Ni une région Tartare ni Scythique ;
C’est celle où tu naquis, qui douce te reçut,
Alors qu’à Vézelay 9 ta mère te conçut ;
Celle qui t’a nourri et qui t’a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse tendre 10,
Pour lui faire service et pour en bien user,
Et non comme tu fais, à fin d’en abuser.
Si tu es envers elle enfant de bon courage,
Ores que tu le peux, rends-lui son nourrissage,
Retire tes soldats, et au lac Genevois
(Comme chose exécrable) enfonce leurs harnois.
Ne prêche plus en France une Évangile armée,
Un Christ empistolé tout noirci de fumée,
Portant un morion en tête, et dans sa main 11
Un large coutelas rouge de sang humain.
Cela déplaît à Dieu, cela déplaît au Prince ;
Cela n’est qu’un appât qui tire la province
À la sédition, laquelle dessous toi
Pour avoir liberté ne voudra plus de Roy…
Un jour en te voyant aller faire ton prêche 13,
Ayant dessous un reître 14 une épée au côté,
« Mon Dieu, ce dis-je lors, quelle sainte bonté !
Ô parole de Dieu d’un faux masque trompée,
Puis que les prédicants prêchent à coups d’épée !
Bien tôt avec le fer nous serons consumés,
Puis que l’on voit de fer les ministres armés. »
Et lors deux surveillants qui parler m’entendirent,
Avec un hausse-bec ainsi me répondirent  :
« Quoi ? parles-tu de lui qui seul est envoyé
Du ciel pour r’enseigner le peuple dévoyé ?
Ou tu es un athée, ou quelque bénéfice
Te fait ainsi vomir ta rage et ta malice ;
Puis que si arrogant tu ne fais point d’honneur
À ce prophète saint envoyé du Seigneur. »
Adonc je répondis  : « Appeliez-vous athée
Celui qui dès enfance onc du cœur n’a ôtée
La foi de ses aïeuls ? qui ne trouble les lois
De son pays natal les peuples ni les Rois ?
Appelez-vous athée un homme qui méprise
Vos songes contrefaits, les monstres de l’Église ?
Qui croit en un seul Dieu, qui croit au Saint Esprit,
Qui croit de tout son cœur au Sauveur Jésus-Christ ?…
Les Apôtres jadis prêchaient tous d’un accord,
Entre vous aujourd’hui ne règne que discord
Les uns sont Zwingliens, les autres Luthéristes,
Les autres Puritains, Quintins 18, Anabaptistes,
Les autres de Calvin vont adorant les pas,
L’un est prédestiné et l’autre ne l’est pas,
Et l’autre enrage après l’erreur Muncerienne,
Et bien tôt s’ouvrira l’école Bézienne.
Si bien que ce Luther lequel était premier,
Chassé par les nouveaux est presque le dernier,
Et sa secte qui fut de tant d’hommes garnie,
Est la moindre de neuf qui sont en Germanie.
» Vous devriez pour le moins avant que nous troubler,
Être ensemble d’accord sans vous désassembler ;
Car Christ n’est pas un Dieu de noise ni discorde
Christ n’est que charité, qu’amour et que concorde,
Et montrez clairement par la division
Que Dieu n’est point auteur de votre opinion…
Ô Seigneur tout-puissant, ne mets point en oubli
D’envoyer un Mercure avecque le moly
Vers ce Prince royal 21, à fin qu’il l’admoneste,
Et lui fasse rentrer la raison en la tête,
Lui décharme le sens, lui dessille les yeux,
Lui montre clairement quels furent ses aïeux,
Grands Rois et gouverneurs des grandes républiques,
Tant craints et redoutés pour être catholiques !
» Si la saine raison le regagne une fois,
Lui qui est si gaillard, si doux et si courtois,
Il connaîtra l’état auquel on le fait vivre,
Et comme pour de l’or on lui donne du cuivre,
Et pour un grand chemin un sentier égaré,
Et pour un diamant un verre bigarré.
» Ha que je suis marri que cil qui fut mon maître 22,
Dépêtré du filet ne se peut reconnaître !
Je n’aime son erreur, mais haïr je ne puis
Un si digne prélat dont serviteur je suis,
Qui bénin m’a servi (quand fortune prospère
Le tenait près des Roys) de seigneur et de père.
Dieu préserve son chef de malheur et d’ennui,
Et le bonheur du ciel puisse tomber sur lui »…
Puis quand je vois mon Roy, qui déjà devient grand,
Qui courageusement me soustient et defend,
Je suis toute guérie, et la seule apparence
D’un Prince si bien né me nourrit d’espérance.
Ce prince, ou je me trompe en voyant son maintien,
Sa nature si douce et encline à tout bien,
Et son corps agité d’une âme ingénieuse,
Et sa façon de faire honnête et gracieuse,
Ni moqueur, ni jureur, menteur ni glorieux,
Je pense qu’ici bas il est venu des cieux
Afin que la couronne au chef me soit remise,
Et que par sa vertu refleurisse l’Église.
» Avant qu’il soit longtemps ce magnanime Roy
Domptera les mutins qui s’arment contre moi,
Et ces faux devineurs qui d’une bouche ouverte
De son sceptre royal ont prédite la perte.
Ce prince, accompagné d’armes et de bonheur,
Enverra jusqu’au ciel ma gloire et mon honneur,
Et aura, pour se rendre aux ennemis terrible,
Le nom de très-chrétien et de très-invincible.
» Puis voyant d’autre part cet honneur de Bourbon,
Ce magnanime Roy, qui très-sage et très-bon
S’oppose à l’hérésie, et par armes menace
Ceux qui de leurs aïeux ont délaissé la trace ;
Voyant le Guisian d’un courage indompté,
Voyant Montmorency, voyant d’autre côté
Aumale et Saint André ; puis voyant la noblesse
Qui porte un cœur enflé d’armes et de prouesse
J’espère après l’orage un retour de beau temps
Et après un hiver un gracieux printemps.
Car le bien suit le mal comme l’onde suit l’onde,
Et rien n’est assuré sans se changer au monde.
» Cependant prends la plume, et d’un style endurci
Contre le trait des ans, engrave tout ceci ;
À fin que nos neveux puissent un jour connaître
Que l’homme est malheureux qui se prend à son maître. »
Ainsi par vision la France à moi parla,
Puis s’évanouissant de mes yeux s’envola
Comme une poudre au vent, ou comme une fumée
Qui se jouant en l’air est en rien consumée.
Une ville est assise ès champs Savoysiens,
Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens,
Misérable sejour de toute apostasie,
D’opiniastreté, d’orgueil, et d’heresie,
Laquelle (en ce pendant que les Rois augmentoient
Mes bornes, et bien loing pour l’honneur combatoient)
Apelant les banis en sa secte damnable
M’a fait comme tu vois chetive et miserable.
Or mes Roys voyans bien qu’une telle cité
Leur seroit quelque jour une infelicité,
Deliberaient assez de la ruer par terre,
Mais contre elle jamais n’ont entrepris la guerre,
Ou soit par negligence, ou soit par le destin
Entiere ils l’ont laissée : et de là vient ma fin.
Comme ces laboureurs dont les mains inutiles
Laissent pendre l’hyver un toufeau de chenilles
Dans une feuille seiche au feste d’un pommier :
Si tost que le soleil, de son rayon premier
A la feuille eschaufée, et qu’elle est arrosée
Par deux ou par trois fois d’une tendre rosée,
Le venin, qui sembloit par l’hyver consumé,
En chenilles soudain apparoist animé,
Qui tombent de la feuille, et rempent à grand peine
D’un dos entre-cassé au milieu de la plaine :
L’une monte en un chesne et l’autre en un ormeau,
Et toujours en mangeant se trainent au coupeau,
Puis descendent à terre et tellement se paissent
Qu’une seule verdure en la terre ne laissent.
Alors le laboureur voyant son champ gasté,
Lamente pour néant qu’il ne s’estoit hasté
D’etouffer de bonne heure une telle semence :
Il voit que c’est sa faute, et s’en donne l’offense.
Ainsi lorsque mes Roys aux guerres s’efforceoient,
Toutes en un monceau ces chenilles croissoient,
Si qu’en moins de trois moys, telle tourbe enragée
Sur moy s’est espandue, et m’a toute mangée.
Or mes peuples mutins, arrogans et menteurs,
M’ont cassé le bras droit chassant mes Senateurs,
Car de peur que la loy ne corrigeast leur vice,
De mes palais Royaux ont bany la justice :
Ils ont rompu ma robbe en rompant mes cités,
Rendans mes citoyens contre moy depités :
Ont pillé mes cheveux en pillant mes Eglises,
Mes Eglises hélas ! que par force ils ont prises !
En poudre foudroyant images et autels :
Venerables séjours de nos Saincts immortels !
Contre eux puisse tourner si malheureuse chose
Et l’or sainct derobé leur soit l’or de Tolose.
Ils n’ont pas seulement, sacrileges nouveaux,
Fait de mes temples saincts, estables à chevaux,
Mais comme tormentés des Fureurs Stygialles.
Ont violé l’honneur des ombres sepulchrales,
A fin que par tel acte inique et malheureux
Les vivans et les morts conspirassent contre eux :
Busire fut plus doux, & celuy qui promène
Une roche aux enfers eut l’ame plus humaine :
Bref ilz m’ont delaissée en extresme langueur.
 
La Franciade (1572)
Poème épique ou épopée à la gloire de la France, la Franciade a pour objet de magnifier la France et d’écrire son histoire à travers un héros (Francus) parti de Troie. Ce projet qu’il présente d’abord à Henri II à compter de 1560 suscite l’intérêt du roi de France. Son successeur Charles IX le soutient à son tour et encourage Ronsard. S’inspirant d’une légende, il met en scène un Francien (Francus), qu’il présente comme le fils d’Hector, et qui se serait échappé de la prison de Troie grâce à Jupiter. Ils se réfugie avec d’autres rescapés du massacre et pillage de la ville, dont notamment Andromaque et Hélénos, sur sur l’île de Buthrote. Il monte une dynastie pour laquelle la Gaulle devient la terre promise. L’auteur nous fait vivre les péripéties qui vont l’emmener jusque là pour fonder la France. Il nous fait part ensuite de l’avènement des rois de France (descendants de Francus) depuis Charles Martel et de leurs exploits.

Nul doute que le poète voulait imiter les poètes grecs et romains de l’antiquité, qui ont chanté la gloire d’Athènes et de Rome. Mais la tâche immense et trop ambitieuse finit par l’épuiser, découragé selon lui par le massacre de la Saint Barthélémy en 1572 qui met à mal le mythe d’une France unie. Déçu, en disgrâce avec le roi Henri III successeur de Charles IX mort en mai 1574, Ronsard se retire alors au prieuré de Saint-Cosmes-en-l’Isle. Dans l’épilogue des franciades il écrit :

Si le Roy Charles eust vescu
J’eusse achevé ce long ouvrage :
Si tost que la mortl’eust vaincu,
Sa mort me vainquit le courage.

Extraits de la Franciade

L’embarquement de Francus

… Et cependant les rudes matelots,
Peuple farouche ennemi du repos,
D’un cri naval hors du rivage proche
Démarrent l’ancre à la mâchoire croche,
Guident le mât à cordes bien tendu.
Chaque soldat en son banc s’est rendu
Echu par sort; de bras et de poitrine
Ils s’efforçaient: le navire chemine!
Les cris, les pleurs dedans le ciel volaient
Dessus l’adieu de ceux qui s’en allaient.
A tant Francus s’embarque en son navire,
Les avirons à double rang on tire;
Le vent poupier, qui droitement souffla
Dedans la voile, à plein ventre l’enfla,
Faisant siffler antennes et cordage;
La nef bien loin s’écarte du rivage!
L’eau sous la poupe aboyant fait un bruit
Qu’un train d’écume en tournoyant poursuit.
Qui vit jamais la brigade en la danse
Frapper des pieds la terre à la cadence
D’un ordre égal, d’un pas juste et compté,
Sans point faillir d’un ni d’autre côté,
Quand la jeunesse aux danses bien apprise
De quelque Dieu la fête solennise,
Il a pu voir les avirons égaux
Frapper d’accord la campagne des eaux.
Cette navire également tirée
S’allait traînant dessus l’onde azurée,
A dos rompu, ainsi que par les bois
Sur le printemps au retour des beaux mois
Va la chenille errante à toute force
Avec cent pieds sur les plis d’une écorce.
Ainsi qu’on voit la troupe des chevreaux
A petits bonds suivre les pastoureaux,
Devers le soir au son de la musette;
Ainsi les nefs d’une assez longue traite
Suivaient la nef de Francus, qui devant
Coupait la mer sous la faveur du vent,
A large voile, à rond cercle entonnée,
Ayant de fleurs la poupe couronnée.
L’eau se blanchit sous les coups d’avirons;
L’onde tortue ondoie aux environs
De la carène, et autour de la proue
Maint tourbillon en écumant se roue;
La terre fuit; seulement à leurs yeux
Paraît la mer et la voûte des cieux…

Comme astres clers dévestus d’une nue.
Ce jour Francus à merveille estoit beau,

Son jeune corps sembloit un renouveau,

Lequel estend sa robe bien pourprée
Dessus les fleurs d’une gemmeuse prée,
La grâce estoit à l’entour de ses yeux,

De front, de taille, égal aux demi-dieux.

Devant la porte en assez long espace.
Large, quarrée, estoit une grand’place,
Où la jeunesse aux armes s’esbatoit,

Piquoit chevaux, voltigeoir ou lutoit,

Courroit, sautoit, ou gardoit la barrière,
Jusques au ciel en voloit la poussière.

En ce pendant que d’œil prompt & ardant
Francus alloit le palais regardant
Festes, festons, gillochis, & ovalles,

Ayant la Gaule & les Gaulois vaincuz

Ores par ruse, & ores par bataille,
Rebastira de Paris la muraille
Et de rempars son mur enfermera :

La Gaule, après, de Francus nommera

Chef des François, qui pour la souvenance
D’un si grand prince aura le nom de France.
De Merové, des peuples conquereur,

Viendra meint prince, & meint grand empereur

Haut eslevez en dignité supresme :
Entre lesquels un Roy Charles neufiesme’,
Neufiesme en nom & premier en vertu,

Naistra pour voir le monde combatu

Desous ses pieds, d’oii le soleil se plonge,
Et d’où ses rais sur la terre il allonge,
Et s’eslançant de l’humide séjour

Aporte aux Dieux & aux hommes le jour.

Jamais Hercule en tournoyant la terre,
Ny rindian remparé de lierre,
L’un en son char & l’autre à pié, n’eut tant

Le glaive au poing d’honneur en combatant,

Bien que l’un ayt àgrand[sj coups de massue
Assommé l’hydre & les fils de la nue,

Charles Martel

Ce jour, Martel aura tant de courage
Qu’apparaissant en hauteur davantage
Que de coutume, on dira qu’un grand dieu,
Vêtant son corps, aura choisi son lieu.
Lui tout horrible en armes flamboyantes,
Mêlant le fifre aux trompettes bruyantes,
Et de tambours rompant le ciel voisin,
Eveillera le peuple sarrasin
Qui l’air d’autour emplira de hurlées
Ainsi qu’on voit les torrents aux vallées
Du haut des monts descendre d’un grand bruit :
En écumant la ravine se suit
À gros bouillons et, maîtrisant la plaine,
Gâte des bœufs et des bouviers la peine;
Ainsi courra, de la fureur guidé,
Avec grand bruit ce peuple débordé.
Mais tout ainsi qu’alors qu’une tempête
D’un grand rocher vient arracher la tête,
Puis, la poussant et lui pressant le pas,
La fait rouler du haut jusques à bas :
Tour dessus tour, bond dessus bond se roule
Ce gros morceau qui rompt, fracasse et foule
Les bois tronqués, et d’un bruit violent
Sans résistance à bas se va boulant;
Mais, quand sa chute en tournant est roulée
Jusqu’au profond de la creuse vallée,
S’arrête coi : bondissant il ne peut
Courir plus outre, et d’autant plus qu’il veut
Rompre le bord, et plus il se courrouce,
Plus le rempart, le pousse et le repousse;
Ainsi leur camp en bandes divisé,
Ayant trouvé le peuple baptisé,
Bien qu’acharné de meurtre et de tu’rie
Sera contraint d’arrêter sa furie…

A suivre…

 

 

 

 

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