Charlemagne raconté par Girart d’Amiens

14 Juin 2013 | Publié par mus dans Histoire de la littérature française | Litterature médiévale
L'épopée Charlemagne racontée par d'Amiens
L'épopée Charlemagne racontée par d'Amiens

GIRART D’AMIENS (fin XIIIème-début XIV) auteur affirmé

Biographie:

Comme pour la plupart des poètes et trouvères du Moyen-âge, le peu qu’on sait de Girart d’Amiens apparaît dans ses textes. Il se nomme dans ses œuvres tour à tour Gerardin, Gerart, Girardin d’Amiens et enfin Girart d’Amiens dans L’Histoire de Charlemagne. Il serait né entre 1250 et 1260 certainement à Amiens, comme son nom l’indique. Il aurait séjournée aussi quelques temps à Cambrai avant de fréquenter  beaucoup les cours européennes, protégé par les grands de son temps. Il est dans celle du roi d’Angleterre Edouard 1er vers 1280, puis celle du roi de France Philippe IV.  Ayant acquis le statut d’auteur  affirmé il se met aussi au service de Charles le Valois, démesurément ambitieux et cupide, candidat à l’Empire.  

Œuvre :

Il est considéré comme l’un des écrivains les plus prolifiques (presque 70 000 vers en rime) de son temps.

Escanor (1280) :

Roman arthurien de plus de près de 25 000 vers dans lequel on retrouve des personnages de vieux contes celtiques que Chrétien de Troie avait popularisés. Il est écrit à la demande d’Aliénor de Castille, reine d’Angleterre sous le règne d’Edouard Ier. Le récit est d’actualité puisqu’il fait allusion aux tensions existantes entre Edouard Ier et le prince de Galles Llywelyn ap Gruffydd. Dans ce texte l’auteur met en scène des acteurs étrangers à la tradition arthurienne. Le roi est cependant symbolisé par le légendaire Arthur, alors qu’Escanor est le prince de Galles. En plus d’être fortuné, bon mari et redoutable combattant, on reconnaît à ce dernier des qualités indéniables qui le font aduler par son peuple. Deux histoires singulières y sont relatées : une relation amoureuse d’un côté, et un conflit guerrier mené par Gauvain pour Arthur contre Escanor.

Sur fond d’une  relation amoureuse entre le sénéchal Keu (frère nourricier d’Arthur selon la légende) et Andrevette (fille du roi Cador de Northumbrie), il narre le conflit Arthur-Escanor. Gaubain le neveu d’Arthur mène la campagne militaire contre ce rebelle Gallois, qui ne veut pas s’aligner à l’Angleterre. Le mariage de  Keu (de la cours arthurienne) et d’Andrevette (sœur d’Escanor) malgré les machinations de l’oncle de la fille, permet un rapprochement. Le domaine  rebelle est alors annexé à celui du roi.

Extraits:

Mais s’il veïst que par droiture
Pourchacier venjance en peüst,
De rienz si grant joie n’eüst…  

Tant fu orgellox le vassal
Qu’ainques ne retint son ceval
Tant que il vint devant le roi,
Et se vint par itel desroi
Que son frain hurta a le table…

Une fenme ot malicieuse,
Cil rois, selonc c’on percevoit,
Et cele roïne savoit
Tot le pooir d’enchantement
Et tant qu’il n’estoit nulement
Adonques si male sorchiere
Ne qui honor eüst mains chiere…

…une douce jovencele,
Une petite damoisele
Que l’on clamoit Alïenor…

…« Est ce Gavain
Qui ci me suit si derreés ?
Puis, apprenant que ce n’est pas le cas :
Ore, fait cil, a mal eür,
Que vous ne demandoie mie »…

Quant sot que traveillier devoit,
Une cousine qu’ele avoit,
Qui adez ot usé d’enfance
D’astrenomie et nigremance,
Fist regarder en l’air adonques.
Et sachiez, li airs en fu onques
Si biauz qu’il estoit par parance,
Si que cele vit la naissance
De Gavain tot premierement
Et li sambla tot vraiement
Qu’il devoit fiers et puissanz estre…

Mais l’orgueil Escanor plaissa
Dont il fu si mors et honis
Qu’il s’en tint a avilonis
Si durement en son corage
Qu’il s’en dona si grande rage
Et tel anuit et tel ahan
Qu’il en jut au lit plus d’un an…

« Il couvient que je le mete mort
Ou il me tramete a la mort,
Autrement ne puet mais remaindre.
Autrement ne porroit estaindre
L’orgueuz granz et la sourquidance
Qui nouz met en tel malvoeillance »…

Ne por autre chose n’aloit
Voeillent mal monseingor Gavain,
Fors pour ce que la fee[Esclarmonde, son amie] un main
Li dist qu’ele avoit oï dire
C’on ne savoit el monde ellire
Nul chevalier pluz couvenable
Ne pluz cortois ne mix metable
Que mesire Gavainz estoit,
Selonc ce que l’on en contoit
Et qu’en couroit le renomee,
Et qu’estre devoit bien blasmee
Toute dame qu’il deingneroit
Amer c’aussi ne l’ameroit,
Car nuz n’avoit vers lui vaillance…

« Gavain, tu az mauvaisement
Erré, ce ne pués tu desdire,
De mon cosin germain ocirre,
Car tu l’as mort en traïson »…

« Mes sire Gauvains ki au roi
Artu est niés, assés miex vaut
N’a grignor biauté pas ne faut
Ke la vostre, ains le passe assés ;
Et por ce ke il a passés
Tous cels que je onques connui
[…] N’ert ja par moi autres amés »…

Méliacin ou le Cheval de fust (entre 1285 et 1288)

Les quelques 20 000 vers du récit sont écrit dans la cour du roi de France Philippe IV soit à sa demande, soit à celle de Gaucher de Châtillon, mais certainement d’après une idée de Blanche (fille de Saint Louis). Néanmoins plusieurs autres personnes sont destinataires de la dédicace dont Jeanne de Navarre reine de France, Béatrice de Bourbon, Blanche d’Artois reine de Navarre… Il s’inspire de la célèbre légende orientale du cheval magique d’un des récits des Mille et Une Nuits, pour écrire ce roman d’amour et d‘aventure.

Clamzart est un redoutable sorcier. Il retient en otage Celinde l’amante de Meliacin, fils du roi Nubien de la Grande Erménie. Celui-ci reçoit de lui un cheval en ébène qui peut voler, en contrepartie de quoi il demande la main de Gloriande la fille du souverain. Meliacin le frère de la fille s’y oppose fermement, bien que sa bien-aimée soit entre ses mains. Le cheval en bois est doté du pouvoir de voler. Le frère profite de ses performances exceptionnelles, pour libérer son amante retenue dans un harem. Le lecteur est conduit de l’Espagne à la Perse en passant par l’Italie, pour vivre une intrigue riche en rebondissements. Un exploit qui permet ainsi de sauver sa sœur de ce mariage.

Extraits:

Pour ce j’ai

 mon tans usé

en mon sens

en folie usé …

qui de bon queur l’escouteront

et qui escrire le feront

et bien l’escrivain paier ont.

« Explicit li Contes du cheval de fust.»… 

Mais or vous voeil dire com

Li philosophes, qui s’entente

Metoit mout es les choses soutilles,

I ot mises . IIII. Chevilles

Que par nigreamance avoit faites

Et si soutivement entraites

Que, se ne fust par aventure,

Nus hom n’i conneüst jointure.

(Je veux à présent vous dire comment les savants,

qui mettent leur réflexion au service

des choses subtiles,

 y avaient placé trois chevilles

qu’ils avaient conçues par magie et si

habilement fichées que personne n’aurait pu,

si ce n’est par le plus grand des hasards, y

voir de jointure…)

Charlemagne (1301 à 13003) ou L’Istoire le roy Charlemaine

C’est une chanson de geste composée de plus de 23 000 vers inspirée des Grandes Chroniques de France. L’auteur se met dans la peau d’un romancier-historien pour raconter la vie de l’empereur. Il est le seul auteur à rapporter l’histoire de Charlemagne dans sa totalité. Composée de trois livres, l’œuvre est écrite à la demande de Charles de Valois, frère du roi de France Philippe IV le Bel. Et c’est pour servir des dessins inavoués, pour le comte de Valois  qui brigue l’Empire.  

Le premier livre fait le récit de son enfance, et de sa lutte avec ses deux frères notamment pour  la succession. Ces épreuves vont forger Charles, prémisse d’un héros en devenir. 

Les guerres que Charlemagne a menées et les exploits de Roland, Oghier le Danois et Naime de Bavière, ainsi que le voyage en Orient sont l’objet du second. Le caractère et le contenu historique de cette partie sont indéniables. Les guerres de Saxe, les campagnes de Lombardie et d’Espagne  et le projet de croisade en Terre sainte sont évoqués.

Dans le troisième livre il nous emmène en Espagne. La croisade espagnole et les guerres qui s’y déroulent sont bien rapportées par l’auteur. Les moments forts de ce récit sont certainement la bataille de Roncevaux, la mort de Roland et de l’empereur qui a réussi à venger celle de son neveu. Pour l’auteur Charlemagne se retrouve à Aix-la-Chapelle, emporté par des anges. 

Extraits : 

L’endemain, vers Gascoingne ont leur voie tenue,
et ont tant chevauchié par la montaingne herbue
qu’en une grant forest s’est li ost embatue,
en un pas moult divers et d’entree et d’issue.
Mes grant gent de Gascoigne, qui la voie ont seüe
avoient des François, s’iert adonc pourveüe
des Gascoins et de gens qu’el pas fu racondue :
et furent embuschié en la forest plus drue,
et en si divers pas et mise et descendue
qu’ainz ceste oeuvre ne fu de François conneüe
devant que mescheance leur fu desus corue…
 

Et a ce que lor gent iert auques d’armes nue,
en fu tant a ce point occise et confondue
c’onques Kallons n’ot mes tel perte receüe,
car du commun de l’ost de la gent mieus creüe
em prouece, et en bien de valeur soustenue,
i perdu bien .M. hommes, dont l’ost fu coie et mue,
et li rois plus que nus quant l’en amenteüe
li a ce vilain fait, dont d’angoisse tressue.
Lors retorna au pas, mes voie fu perdue,
car aus Gascoins ne pot faire desconvenue,
ainz se fust ja la gent par mainz lieus espandue,
el bois et el destrois aussi haus comme nue,
de quoi la gent de France devint tout esperdue,
quant la gent de Gascoingne ne fu aconsseüe…
 

Quant Kallemaine voit comment la chose aloit
de ses hommes que mors par mi le champ veoit,
tel duel en ot au cuer a poi qu’il n’enrragoit.
Mes ne dist a ses hommes lors tot quan qu’il pensoit,
fors tant qu’il dist, s’il peut, ses amis vengeroit…
 

 et de cel Bauduin ont mençoigne contee
plusor, qui vont disant, ainsi qu’il lor agree,
qu’il fu filz Guenelun, mes c’est borde provee,
car icil Bauduins, qui tant ot renommee
de prouece et d’onor que Diex li ot prestee,
vint de Mile d’Aiglent puis qu’il ot recovree
sa terre que li serf li avoient ostee
et qu’il fu revenus hors de prison fermee
si comme l’uevre en est ci devant recordee…
 

 Mais ses filz fu uns homs plains de chevalerie,
par quoi Sessonne mist toute en sa seignorie,
et prist bele moillier et noble et seignorie
qu’au frere Rollant fu, Baudouÿn, puis amie,
tout ainssi com on dist, quar ceste estoire mie
en cronique ne truis, ne mainte chevauchie
que Kallemaine fist ; mais ainz seront fallie
et enque et panne et main et trestoute estudie
c’on seüst touz ses fais, non pas bien la moitie…
 

Bibliographie :

  • Paris G, Girart d’AmiensHistoire littéraire de la France (1893)
  • Antoinette Saly, Girart d’Amiens romancier (1958)
  • Alain Corbellari, Le Charlemagne de Girart d’Amiens et la tradition épique française (1959)
  • Braullt  G. J., A Study of the Works of Girart d’Amiens, (1958)  
  • Braullt  G. J « Les manuscrits des œuvres de Girart d’Amiens » (1959)
  • Antoinette Saly, Girart d’Amiens romancier (2007)
  • Daniel Métraux, Le Charlemagne de Girart d’Amiens (2007)

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