Rutebeuf ou le poète de la diversité

9 Juin 2013 | Publié par mus dans Histoire de la littérature française | Litterature médiévale
Léo Ferré chante 'Pauvre Rutebeuf"
Léo Ferré chante 'Pauvre Rutebeuf"

Biographie de Rutebeuf ( vers 1230-1285) :

Né en Champagne en 1230 et clerc de formation, Ruteboeuf (ou Rutebeuf, Rustebeuf) est certainement le poète le plus illustre et le plus engagé du XIIIe siècle. Il s’installe à Paris dès l’âge adulte, sous la protection du comte de Poitiers, ce qui fait de lui le premier poète de la ville. Faire des rimes est sa seule occupation professionnelle, et ne cache pas qu’il ne sait faire que ça. Sensible aux événements de son temps sous le règne de Louis IX puis Philippe III, il s’incruste et clame fort ses positions. Laïque il s’engage avec vigueur au côté de Guillaume de Saint-Amour, avant-gardiste dans la lutte contre les franciscains (ordres mendiants) qui veulent prendre le contrôle de l’université de Paris. Il utilise l’écriture comme arme principale, et y consacre quelques uns de ses écrits. Il intervient également en faveur des croisades, comme l’attestent son œuvre.

Poète maudit à l’image d’un François Villon ou d’un Rimbaud plus tard, on lui doit d’avoir une bonne connaissance de la société du XIIIè siècle. A cheval sur la moralité, il réclame plus de justice. Il se prend en composant ses poèmes moraux, comme un censeur de la vie publique.

Même si on connait peu de choses sur lui, Rutebeuf ne nous laisse rien ignorer de sa vie. Il parle de lui, de sa femme, de ses misères, de ses dettes et même de son cheval. Malgré sa pauvreté matérielle, il était néanmoins bien souvent reçu par les grands seigneurs de son temps.

Œuvre de Rutebeuf:

Composée de poèmes dramatiques et allégoriques, de pièces satiriques et lyriques et de fabliaux, l’œuvre du poète champenois est d’une grande diversité. Très à cheval sur la langue, l’auteur est un excellent versificateur. Il se distingue aussi par la richesse, et en même temps l’ambiguïté, de ses rimes à double sens. Il introduit également des jeux de mots. Avec lui la poésie s’intéresse aux problèmes qu’ils soient politiques ou sociaux, et s’engage. Une  partie est consacrée  aux événements tels que les croisades, la disparition d’importants personnages, les miracles…Mais en même temps il rompt avec la poésie courtoise pour s’engager dans un genre où la satire, la dérision, la propagande, la polémique dominent. Il dénonce tous les abus, même ceux de Louis IX. Il se moque du milieu bourgeois mais aussi religieux, car il voulait voir les religieux mener une vie exemplaire et l’Eglise gouvernée autrement. La complainte, un mode d’expression où il excelle, est largement utilisée dans la partie considérée comme autobiographique. On la retrouve aussi quand il nous fait part de la vie misérable de ses compagnons. Certaines de ses pièces ont visiblement pour vocation, d’exercer une influence sur l’opinion des gens.

Œuvres principales:

La querelle autour de l’Université:

  • La Discorde de l’Université de Paris et des Jacobins (1254).
  • Le Dit de Guillaume de Saint-Amour (1257)
  • La Complainte Guillaume.
  • Le Dit de l’Université de Paris (1268)
  • Du pharisien (1259).

Chansons de croisades:

  • La complainte de Constantinople (1262)
  • La Complainte d’outre-mer (1265-67)
  • La Chanson de Pouille (1264).
  • La Voie de Tunes (1267).
  • La Disputaison du Croisé et du Décroisé (1268).

Poèmes religieux et satires de l’Eglise:

  • La Vie de sainte Marie l’Égyptienne (1262 à 65)
  • La Vie de sainte Élysabel.
  • Le Dit de Nostre Dame (1265)
  • Ave Maria de Rutebeuf.
  • Des règles (1259)
  •  Le Dit de sainte Église (1259)
  •  Des Jacobins (1263)
  •  La Chanson des ordres (1260)
  •  Des Béguines
  •  La Voie de Paradis (1265)
  •  Renart le Bestourné (1260-61)

Lamentations funèbres:

  • La Complainte du comte de Nevers (1266).
  • La Complainte du roi de Navarre (1271).
  • La Complainte du comte de Poitiers (1271).

Poèmes dramatiques et monologues comiques:

  • Le Miracle de Théophile (1263-64)
  •  Le Dit de l’Herberie.
  • Le miracle du Sacristain et d’une dame accompli par notre Dame

Poèmes sur les vices et la moralité:

  • Sur l’hypocrisie (1257)
  • L bataille des vices et des vertus (1259)
  • Le dit du mensonge(1260)
  • Leçon sur Hypocrisie et Humilité
  • La voie d’Humilité

Problèmes du monde:

  • Des plaies du monde (1252)
  • De l’Etat du Monde (1252)

Poèmes autobiographiques:

  • Le dit de la Grièche d’hiver
  • La complainte de Rutebeuf sur son œil (1261)
  • La repentance de Rutebeuf (1262)
  • Le mariage de Rutebeuf (1265)
  • La pauvreté de Rutebeuf (1277)

Extraits de quelques œuvres :

La Discorde de l’Université de Paris et des Jacobins  ou Ci encomence la descorde des Jacobins et de l’Universitei (1254)

L’Université de Paris est secouée par une querelle, suite aux décrets du pape Alexandre IV d’intégrer des moines des ordres des mendiants dans le corps enseignant. Guillaume de Saint Amour (Théologien, docteur de Sorbonne, recteur, syndic de l’Université de Paris…) les conteste énergiquement. Il est exilé à Saint-Amour dans le Jura d’où il est natif. Rutebeuf entre autres prend le parti de celui qui fut son maître, et s’attaque à son tour à ces religieux qui « font le contraire de ce qu’ils enseignent ». Le conflit s’éternise et s’envenime, devant l’intransigeance du pape et des Jacobins. Il n’hésite pas alors à fustiger le souverain pontife.

Extraits :

I-

Je dois rimer sur l’esprit de discorde

qu’à Paris envie a semé

parmi ceux qui prêchent la miséricorde

et une vie honnête.

foix, Paix, Concorde,

voilà qui leur emplit la bouche,

mais leurs façons me rappelle

que des paroles aux actes  il y a loin.

II-

Les Jacobins : voilà le sujet

dont je veux vous entretenir

car ils nous parlent tous de Dieu

et nous interdisent la colère :

c’est là qui blesse l’âme,

ce qui lui fait du mal, ce qui la tue.

Mais les voilà en guerre contre une école

Où ils veulent enseigner la force.

III-

Quand les Jacobins apparurent dans le monde,

Ils entrèrent chez Humilité.

A l’époque, ils étaient purs et nets,

Et aimaient la théologie.

Mais orgueil qui élague tout bien,

A mis en eux tant d’iniquité

Qu’avec leur grande cape ronde

Ils ont renversé l’Université…

VI-

Les Jacobins ont fait leur entrée dans le monde

vêtus  de robes blanches et noires.

Toutes les vertus en eux abondent :

qui le veut peut toujours le croire. 

Par l’habit, ils sont nets et purs,

mais vous savez bien ce qu’il en est :

si un loup portait une cape ronde,

il ressemblerait à un prêtre….

Complainte de Monseigneur Geoffroy de Sergines »ou Ci encoumence la complainte de Monseigneur Joffroi de Sergines(1255-1256)

Dans cette complainte l’auteur fait l’éloge de Geoffroy de Sergines, un seigneur de Champagne. Dans son entreprise de convaincre pour la croisade, il le prend comme exemple à suivre. Parti avec Louis IX en 1248 pour la septième croisade, il est resté en Terre Sainte après le retour du roi pour combattre et servir Dieu.

Extraits :

Qui d’un cœur loyal, qui de l’espèce la plus fine,

loyalement, jusqu’à la fin

n’en finirait pas de servir Dieu…

Moi je n’en sait qu’un qui ait cette sagesse

et il est rempli de la science de Dieu :

Monseigneur Geoffroy de Sergines,

tel est l’homme de bien dont je parle.

Il est tenu pour homme de bien

par les empereurs, les rois, les comtes,

beaucoup plus encore que je voue le dis…

Il aimait ses voisins pauvres,

il leur donnait volontiers de ses biens…

Il n’était ni querelleur, ni médisants,

ni vantard, ni méprisant.

Avant que j’aie fini de raconter

sa grande vaillance et sa valeur,

sa courtoisie et sa sagesse,

l’ennui vous gagnerait, je crois.

Il aimait tant son seigneur lige

qu’il alla avec lui venger

la honte faite à Dieu outre-mer :

un homme de bien comme lui, mérite d’être aimé.

Avec le roi, il demeura là-bas

avec le roi il partit, il alla, 

avec le roi, subit le bon, le mauvais sort…

Et voilà qui les réconforte :

une fois au-dehors des portes,

s’ils ont avec eux monseigneur Geoffroy,

ils oublient toute appréhension

et, au besoin, chaqu’un d’eux vaut quatre hommes.

Mais sans lui, ils n’osent combattre,

ce n’est que grâce à lui qu’ils joutent, qu’ils guerroient…

Le Dit de Guillaume de Saint-Amour ou Ci encoumance li diz de maitre Guillaume de Saint Amour…(1257)

Guillaume de Saint-Amour, à l’origine de  la polémique autour de l’Université, fait l’objet de représailles. L’auteur s’insurge contre le pape Alexandre IV, qui le décharge Guillaume des charges académiques et administratives à l’Université en 1256. Mais celui-ci ne désarme pas et multiplie les attaques. Le détenteur du Saint Siège va plus loin encore, il arrive à le faire bannir de France en 1257 sous le règne de Saint Louis. Rutebeuf attaque également dans ce Dit le roi, qui s’est laissé influencer.

Extraits :

Ecouter prélats, princes, rois,

l’injustice et le tord

qu’on a faits à maître Guillaume :

on l’a banni de ce royaume !

nul condamné à mort n’eut un sort si injuste.

Qui exile un homme sans raison,

je dis que Dieu qui vit et règne

doit l’exiler de son royaume…

Maître Guillaume a été exilé,

ou par le roi ou par le pape.

Je vous le dis en un mot :

si le pape de Rome

peut exiler un homme de la terre d’autrui,

le seigneur n’a nul pouvoir sur sa terre,

pour dire toute la vérité.

Si le roi tourne l’affaire en disant

qu’il l’a exilé à la prière

du pape Alexandre,

voilà pour nous instruire : comme droit, c’est nouveau,

mais je sais comment cela s’appelle :

ce n’est ni du droit civil, ni du droit canon ;

car un roi ne doit pas se mal conduire

pour quelque prière qu’on lui adresse…

…Et vous tous qui entendez ce dit

quand Dieu apparaîtra cloué en croix,

il vous demandera justice

au grand jour du Jugement,

pour lui sur ce dont je vous parle :

à vous alors les tourments et la honte.

Pour moi je peux vous dire ceci :

je ne crains pas le martyre

de la mort, d’où qu’elle ne vienne,

si elle me vient pour cette cause.

Le Dit de sainte Église ou De sainte Esglise (1259)

Ce dit s’adresse également à ceux qui ont condamné Guillaume de Saint-Amour. Il s’adresse aux théologiens, juristes et autres baillis pour dénoncer cette condamnation scandaleuse.

Extraits :

I

Je dois faire un poème: j’ai un sujet tout prêt;

je me prépare donc à faire un beau poème,

et je le ferai sur la sainte Eglise.

Je ne puis rien faire de plus qu’en parler,

pourtant je suis rempli d’une colère noire

quand je vois dans quel état elle est…

II

Des yeux du cœur nous n’y voyons pas plus

que la taupe sous la terre.

Vous, là, m’écoutez-vous? Et vous aussi? Bien vrai?

Ou peut-être chacun a-t-il peur de m’entendre.

Hélas! hélas! fous que vous êtes tous,

qui n’osez pas reconnaître la vérité…

III

Je tiens vraiment pour des fous et des sots

saint Paul, saint Jacques de Galice,

saint Barthélémy, saint Vincent,

qui étaient purs de tout mal, de tout vice

et dont le seul plaisir fut de recevoir

pour Dieu les mille souffrances du martyre…

IV

Vous, théologiens, et vous, juristes,

je vous efface de ma liste,

de ma liste vous devez être exclus,

puisqu’on veut confier au cinquième évangéliste

l’autorité et le ministère

de [nous] parler du Roi céleste…

V

…A dire la vérité,

vous avez peur pour vos rentes:

la vérité ne peut sortir de la bouche,

car les dents la marmonnent,

mais le coeur n’ose s’affirmer;

Dieu vous hait? C’est inévitable…

VII

Il est logique et il est juste

que vous délaissiez la sainte Ecriture,

entraînant la débâcle de l’Eglise!

Vous ne proclamez pas la sainte Ecriture,

au regard de Dieu vous vivez dans les ténèbres

d’une vie rabougrie.

Le flatteur est votre familier.

La prophétie est écrite noir sur blanc:

Qui aime Dieu cherche la justice;

elle souffre en enfer, la chair

qui par peur aura délaissé

la justice, le droit et la pondération.

IX

Je ne blâme pas les petites gens:

ils sont comme des bêtes privées de raison;

on leur fait croire ce qu’on veut,

on arrive à leur faire croire

des énormités, comme par exemple

qu’une brebis blanche est toute noire…

X

Si seulement le roi faisait une enquête

sur ces gens qui se disent si honnêtes,

comme il en fait sur les baillis!

Que ne trouve-t-il de même un clerc ou un prêtre

qui ose faire une enquête sur leur faits et gestes,

dont le monde souffre tant!…

Le retournement de Renard ou Ci encoumence li diz de Renart le bestournei (1260-61)

Ce poème est un véritable exemple de satire politique de l’époque médiévale. Inspiré certainement du Roman de Renart, Rutebeuf  fustige les Ordres mendiants représentés par le Renart. Il n’épargne pas le roi Louis IX. Il lui reproche sa politique trop influencé par  ces religieux, ses ennemis de toujours.  

Renard est mort: Renard est en vie!

Renard est abject, Renard est ignoble:

pourtant Renard règne!

Renard a de longtemps régné sur le royaume.

Il y chevauche la bride sur le cou,

au grand galop…

Il est maître de tous les biens

de Monseigneur Noble

des cultures et des vignobles.

Renard a bien fait ses affaires

à Constantinople;

dans les maisons et dans les caves

il n’a laissé à l’empereur

la valeur de deux navets;

il en a fait un pauvre pécheur…

Renard a une grande famille:

nous en avons beaucoup de son espèce

dans cette contrée.

Renard est capable de faire naître un conflit

dont se passerait très bien

le pays.

Monseigneur Noble le lion

croit que son salut

dépend de Renard…

Il devrait se souvenir de Darius

que les siens firent mettre à mort

à cause de son avarice…

Monseigneur Noble tient à l’écart

toutes les bêtes:

ni dans les grandes occasions ni les jours de fêtes

elles ne peuvent mettre le nez

dans sa maison

pour la seule raison

qu’il a peur de voir la vie

devenir plus chère…

Noble n’a pas plus d’esprit et de finesse

qu’un âne de la forêt de Sénart

qui porte des bûches:

il ne sait pas quelle est sa charge.

C’est pourquoi il agit mal, celui qui le pousse

à autre chose qu’au bien…

Monseigneur Noble, ils l’ont détourné

complètement des bons usages:

sa maison est un ermitage.

Comme ils font perdre de temps,

que de chicanes

pour les pauvres bêtes étrangères à la cour,

à qui ils font les pires difficultés!…

Si Noble trébuchait dans les ronces,

il n’y en a pas une sur mille qui se plaindrait:

c’est la pure vérité.

On présage guerre et bataille:

peu me chaut désormais que tout aille mal.

Complainte de Constantinople  ou Ci encoumence la complainte de Coustantinoble (1262)

Le temps d’une complainte, l’auteur devient un chroniquer. Pieux, il réagit à la perte de Constantinople en 1261 (capitale de l’Empire byzantin), reprise par les Grecs avec l’aide des Turcs musulmans. Lors de  la 4eme croisade « détournée », les croisés s’étaient emparés de la ville en 1204 pour créer l’Empire latin d’Orient. Pour Rutebeuf  Constantinople tout comme Jérusalem fait partie de  la Terre-Sainte. Il considère cet événement comme une catastrophe pour l’Eglise, et reproche aux Occidentaux de ne rien tenter. Il déplore la fin de la chevalerie, car aucun héros ne s’est manifesté pour défendre l’Orient chrétien. Il en profite pour dénoncer le silence des Mendiants que le roi favorise, alors qu’ils sont bruyants  par ailleurs.

Extraits:

I

Gémissant sur la race humaine

et songeant au cruel dommage

qu’elle subit jour après jour,

je veux vous livrer ce que je ressens,

car je ne sais rien faire d’autre:

cela me monte du plus profond du cœur…

II

Nous sommes bien entrés dans cette voie.

Nul n’est si fou qu’il ne le voie,

dès lors que Constantinople est perdue

et que la Morée prend le chemin

d’accueillir de tels fumiers

que la sainte Eglise en est éperdue,

car il reste peu d’espoir pour le corps

quand la tête est fendue.

Que vous dirais-je de plus?

Si Jésus-Christ ne vient en aide

à la Sainte Terre de rémission,

toute joie l’a bien quittée.

III

Hélas, Antioche, Sainte Terre,

dont la conquête a coûté si cher

avant que l’on pût vous faire nôtre!

Celui qui croit avoir la clé du ciel,

comment peut-il supporter ce malheur?

Si Dieu l’accueille, ce sera le monde à l’envers.

IV

Ile de Crète, Corse, Sicile,

Chypre, douce terre et douce île

où tous trouvaient du secours,

quand vous subirez le poids de maîtres étrangers,

le roi, sans passer la mer, tiendra un conseil

sur la venue d’Aioul en France;

il créera de nouvelles maisons

pour ceux qui créent une foi nouvelle,

un nouveau Dieu, un nouvel Evangile…

V

Si l’argent que l’on a donné

à ceux qui se disent les amis de Dieu,

on l’avait donné pour la Terre Sainte,

elle aurait de ce fait moins d’ennemis

et il se serait mis à l’œuvre moins vite,

celui qui l’a déjà brisée et mise en pièces

VI

De la Terre de Dieu qui va de mal en pis,

Seigneur Dieu, que pourront maintenant dire

le roi et le comte de Poitiers?

Dieu souffre à nouveau sa passion.

Qu’ils fassent un grand cimetière,

ceux d’Acre: ils en ont besoin…

VII

Hélas! hélas! Jérusalem,

comme elle t’a blessée et mise en désarroi,

Vaine Gloire qui ourdit tous les maux!

Ceux qui subiront ses assauts

tomberont là où tomba celui

qui par orgueil perdit la grâce

VIII

La voilà en proie aux tribulations,

la Terre Promise,

désertée, en désarroi.

Seigneur Dieu, pourquoi l’oublions-nous,

alors que pour nous racheter

Dieu fait homme y fut trahi?

A son secours on envoya

des gens qui sont objet de mépris et d’horreur:

ce fut sa perte…

IX

On prêcha la croisade:

on pensait vendre le paradis,

le livrer au nom du pape.

On écouta les sermons,

mais prendre la croix, nul ne le voulut,

malgré les discours émouvants

X

Que sont devenus les deniers

que Jacobins et Mineurs

ont reçus par testaments

d’hérétiques certifiés fidèles

de vieux usuriers chenus

qui meurent brusquement,

et aussi de clercs?

Ils en ont en masse:

l’armée de Dieu eût pu en être entretenue.

Mais ils en usent autrement,

pour leurs grandes fondations,

et outre-mer Dieu reste nu.

XII

Comment aimera-t-il la sainte Eglise

celui qui n’aime pas ceux qui ont fait sa gloire?

Je ne vois pas de quelle manière.

Le roi ne rend pas bonne justice

aux chevaliers (il les méprise

bien que ce soient eux qui donnent à l’Eglise son prix),

sauf pour les jeter dans une prison cruelle

l’un après l’autre,

si hauts personnages soient-ils.

A la place de Naimes de Bavière

le roi entretient une race déloyale

vêtue de robes blanches et grises.

XIII

Je veux en avertir le roi,

au cas où des troubles naîtraient en France:

pays plus démuni, il n’en fut jamais.

Car les armes, le matériel,

les décisions, la conduite des opérations,

tout serait confié à la gent religieuse.

On verrait alors le beau comportement

de ceux qui tiennent en leur possession la France,

où il n’y a ni mesure ni loi!

Si les Tartares savaient cela,

ce n’est pas la peur de franchir la mer

qui les empêcherait de se mettre en branle.

La Complainte d’outre-mer ou C’est la complainte d’outremer (fin de 1265)

Devant les événements des Lieux Saints et la menace qui pèse sur l’autorité de l’Eglise, la polémique de l’Université s’estompe. La priorité est à la reconquête de Jérusalem, à la défense des chrétiens d’Orient…Même Antioche et Tripoli sont sur le point de tomber entre les mains des musulmans. Rutebeuf est très affecté par ce qui s’y passe, il crie au péril musulman et va durant vingt ans militer pour les croisades. Il se transforme en prédicateur, exhorte les grands que sont le roi de France, les comtes, les clercs et les prélats à faire comme leurs aïeux : gagner le paradis par la croisade. Il les invite à être tout à la fois guerriers, vassaux et chrétiens pour reconquérir la Terre Sainte.

Extraits :

Empereurs, rois et comtes,

ducs et princes, à qui l’on conte,

pour vous divertir, des romans variés

sur ceux qui combattaient

autrefois pour la sainte Eglise,

dites-moi donc pour quel service

vous pensez obtenir le Paradis.

Ils le gagnèrent jadis,

ceux dont parlent les romans qu’on vous lit,

par les souffrances, par le martyre

qu’ils ont endurés sur la terre…

Voilà pourquoi vous devriez vous employer

à venger et à défendre

la Terre promise

qui est dans les tribulations,

et perdue, si Dieu n’y veille

et si elle ne reçoit pas bientôt du secours.

Souvenez-vous de Dieu le Père

qui envoya son fils sur terre

pour y souffrir une mort cruelle.

Voici en grand péril la terre

où il vécut et mourut…

Ah! roi de France, roi de France,

la religion, la foi, la dévotion

chancellent complètement ou presque.

Pourquoi vous le cacher davantage?

Secourez-les, car il en est besoin,

vous et le comte de Poitiers,

avec tous les autres barons.

N’attendez pas que la mort

prenne votre âme, par Dieu, seigneurs!…

Roi de France, qui avez mis

vos biens, vos amis,

votre personne en prison pour l’amour de Dieu,

ce sera une faute bien grave

si vous manquez à la Terre Sainte.

Il vous faut y aller maintenant

ou y envoyer du monde,

sans épargner l’or et l’argent,

pour reconquérir les droits de Dieu…

Hélas! prélats de la sainte Eglise,

qui pour vous préserver de la bise

ne voulez vous lever pour aller à matines,

Monseigneur Geoffroy de Sergines

vous réclame de par-delà la mer.

Mais moi je dis: il est blâmable,

celui qui vous demande autre chose

que de veiller à avoir de bons vins, une bonne table,

et à ce que le poivre soit assez fort:

voilà votre combat, voilà votre ambition,

voilà votre Dieu, voilà votre bien…

Hélas! grands clercs, grands prébendiers,

qui êtes de si bons vivants,

qui faites votre Dieu de votre ventre,

dites-moi de quelle manière

vous aurez part au royaume de Dieu,

vous qui ne voulez pas dire un seul psaume

du psautier, tant vous êtes mauvais,

sauf celui qui n’a que deux versets:

celui-là vous le dites en sortant de table.

Dieu veut que vous alliez le venger,

sans plus vous inventer d’obstacles,

ou que vous renonciez au patrimoine

qui appartient au sang du Crucifié…

Et vous, tournoyeurs, que direz-vous

quand vous vous présenterez au jour du Jugement?

Que pourrez-vous répondre devant Dieu?

Car alors ne pourront se cacher

ni clercs ni laïcs,

et Dieu vous montrera ses plaies.

S’il vous réclame le pays

où pour vous il voulut souffrir la mort,

que direz-vous? Je ne sais…

Débat du croisé et du décroisé  ou Ci encoumence la desputizons dou croisie et dou descroisie (1268-1269)

Scandalisé par ce qui se passe en Terre Sainte sans que les chrétiens d’Occident ne réagissent, Rutebeuf fait une obsession de la croisade. Il continue sans se lasser à crier pour qui veut l’entendre que la Terre Sainte, la Chrienté et tout  l’Occident sont menacés et qu’il faut mettre fin au péril musulman. Dans ce dabat, il « surprend » une conversation entre deux chevaliers.  Le premier qui s’est déjà croisé, tente de convaincre le second de prendre croix à son tour pour  Jérusalem.  

Extraits :

I

L’autre jour, vers la Saint-Rémi,

je chevauchais, allant à mes affaires,

préoccupé à cause de la détresse

de ceux dont Dieu a le plus besoin:

les défenseurs d’Acre, qui n’ont aucun ami

(on peut bien le dire en toute vérité),

et qui sont si près de leurs ennemis

que leurs traits peuvent les atteindre…

III

Il y avait là quatre chevaliers

qui n’avaient pas la langue dans leur poche.

Ils avaient dîné, et allèrent se distraire

dans un verger près du bois.

Je ne voulus pas leur tomber dessus sans façon,

car un homme bien élevé m’a appris

que « tel fait fuir la compagnie

en croyant la divertir », et, sans rire, c’est vrai…

VI

Le croisé parla le premier:

« Ecoute-moi, très cher ami.

Tu sais parfaitement

que Dieu t’a doué de raison,

grâce à quoi tu peux distinguer

le bien du mal, les amis des ennemis.

Si tu en uses avec sagesse,

la récompense t’en est déjà promise.

VII

Tu vois, tu saisis, tu comprends

les malheurs de la Terre Sainte.

Comment peut-on se vanter de sa vaillance

et laisser le pays de Dieu subir telle guerre?

Même si un homme vivait cent ans,

il ne pourrait gagner autant de gloire

qu’en allant, plein de repentir,

reconquérir le Sépulcre. »…

XVI

– Seigneur, qui prêchez la croisade,

souffrez que moi, je me récuse.

Prêchez les princes de l’Eglise,

les grands doyens, les prélats,

à qui Dieu n’a rien à refuser

et qui ont tous les plaisirs de ce monde.

Ce jeu est bien mal organisé:

c’est toujours nous qui sommes pris.

XVII

C’est aux clercs et aux prélats de venger

la honte de Dieu, puisqu’ils jouissent de ses rentes.

Ils ont à boire et à manger,

et peu leur chaut qu’il pleuve ou vente.

Le monde entier est à leur disposition.

Si cette route les conduit à Dieu,

ils sont fous s’ils veulent en changer,

car c’est la plus agréable de toutes.

XVIII

– Laisse les clercs et les prélats tranquilles

et regarde le roi de France

qui pour conquérir le Paradis

veut risquer sa vie

et confier ses enfants à Dieu:

un prêt inestimable!

Tu vois qu’il veut se préparer

et faire ce dont je discute avec toi.

XIX

Le roi a de bien meilleurs raisons

de rester dans le royaume que nous.

Pourtant il veut honorer de sa personne

celui que nous tenons pour notre Seigneur

et qui en croix se laissa mettre en pièces.

Si nous ne nous donnons pas de mal pour le servir,

hélas! nous aurons beaucoup à pleurer,

car la vie que nous menons est folle…

XXVIII

Sans mettre la main à la pâte

tu penses échapper aux flammes de l’enfer,

en empruntant, en vivant à crédit,

en faisant de la chair ta maîtresse.

Pour moi, pourvu que mon corps puisse sauver mon âme,

peu m’importe ce qui peut arriver,

prison, bataille,

ni de laisser femme et enfants.

XXIX

 Cher seigneur, quoi que j’aie pu dire,

vous m’avez v aincu et mis échec et mat.

Je me réconcilie et fais la paix avec vous,

car vous n’avez pas essayé de me flatter.

Je prends la croix sans nul délai,

je donne à Dieu ma personne et mes biens,

car qui se dérobera à ce tribut…

 Sur l’hypocrisie ou C’est d’Ypocrisie (1257) 

Extraits :

Seigneurs qui devez aimer Dieu…

à vous tous j’adresse ma plainte

contre Hypocrisie,

la cousine germaine d’Hérésie,

qui a pris possession du pays.

C’est une si grande dame

qu’elle conduira en enfer bien des âmes;

elle retient maint homme et mainte femme

en sa prison…

Elle gisait dans la vermine:

personne à présent qui ne la salue bien bas,

nul bon chrétien,

sinon c’est un hérétique et un mécréant.

Déjà elle a contraint à quitter le combat

tous ses adversaires.

Elle n’estime guère ses ennemis,

car elle a pour elle baillis, prévôts, maires,

elle a les juges…

Elle gouverne le monde, y impose son droit.

Tout ce qu’elle dit est juste,

que ce soit bien ou mal.

Justinien est à son service,

et le droit canon, et Gratien…

Leurs actions sont bien différentes de leurs paroles:

prenez-y garde!

Hypocrisie la renarde,

qui passe au-dehors la pommade et dessous frappe,

est entrée dans le royaume.

Elle eut tôt fait de trouver Frère Guillaume,

Frère Robert et Frère Aleaume,

Frère Geoffroy,

Frère Lambert, Frère Lanfroi.

Elle n’était pas alors si forte,

mais elle s’y met…

Nul désormais n’en appelle contre elle

sans qu’elle l’écrase aussitôt

sans jugement.

Vous voyez là le signe évident

du prochain avènement

de l’Antéchrist:

ils ne croient pas ce qui est clairement écrit

dans l’Evangile de Jésus-Christ

ni ses paroles;

au lieu du vrai ils disent des fariboles,

des mensonges vains et frivoles

pour tromper…

Le dit du mensonge ou Ci encoumence li diz de la mensonge (1260) 

Extraits :

Les auteurs et les autorités

sont d’accord: c’est la vérité,

l’oisif succombe aisément au péché,

et il avilit et fourvoie son âme…

Écoutez donc mon propos,

vous entendrez parler de deux Ordres saints,

que Dieu a distingués en bien des choses:

ils ont si bien combattu les vices

que les vices sont abattus

et les vertus exaltées…

Humilité, de son écu,

a jeté à terre Orgueil,

son ennemi si acharné.

Largesse a jeté à terre Avarice

et Bienveillance un vice

qu’on appelle Colère la rustre.

Pour sa part, Envie, qui règne partout,

est vaincue par Charité…

Vous entendrez aussi comment dame Chasteté,

si parfaite, éclatante et pure,

a vaincu dame Luxure.

Il y a moins de soixante-dix ans,

si les honnêtes gens disent vrai,

que ces deux Ordres apparurent,

conformant leurs actes à ceux des apôtres:

ils prêchaient, ils travaillaient,

ils servaient Dieu et l’adoraient…

C’est pour prêcher Humilité,

qui est la voie de Vérité,

pour l’exalter et pour la suivre,

comme il est écrit dans leur livre,

que ces saintes gens sont venus sur terre.

Dieu les y envoya pour nous mener à lui…

Humilité était petite,

elle dont ils avaient fait leur part.

Humilité est maintenant plus grande,

car les Frères sont les maîtres

des rois, des prélats et des comtes…

Humilité a tellement grandi

qu’Orgueil sonne la retraite.

Orgueil s’en va, Dieu le confonde!

et Humilité s’avance.

Et maintenant il est bien juste

qu’une aussi grande dame ait de grandes maisons,

de beaux palais, de belles salles,

malgré toutes les mauvaises langues,

et celle de Rutebeuf tout le premier,

qui avait l’habitude de leur jeter le blâme…

Pour mieux défendre Humilité,

dans le cas où Orgueil voudrait s’en prendre à elle,

les Frères ont fondé deux palais:

par la foi que je dois à l’âme de mon père,

pourvu qu’elle eût dedans de quoi manger,

Messire Orgueil et sa puissance

ne vaudraient à ses yeux un clou

pendant huit mois et même neuf,

et elle pourrait attendre qu’on vînt depuis Liège

la secourir et faire lever le siège…

Humilité est si grande dame

qu’elle ne craint homme ni femme,

et les Frères qui la protègent

tiennent tout le royaume dans leurs mains.

Ils fouillent et cherchent les secrets,

ils s’introduisent et s’installent partout…

Bienveillance et dame Colère,

qui a souvent besoin d’un médecin,

vinrent, leurs gens rangés en bataille,

face à face et séparés,

devant le pape Alexandre

pour entendre le droit et obtenir justice.

Les Frères Jacobins y étaient

pour entendre le droit, comme de juste,

ainsi que Guillaume de Saint-Amour,

car ils avaient porté plainte

contre ses sermons et contre ses propos…

La complainte de Rutebeuf  ou Ci encoumence la complainte Rutebuef (1261) 

Sans revenus, au lendemain d’un mariage qui ne lui a rien apporté au contraire, Rutebeuf sombre dans la misère. Alité depuis des jours, abondonné de tous, il se confesse au monde entier. Ce poème est un véritable appel de détresse, d’un homme dans le dénuement total.

Extraits :

Inutile que je vous raconte

comment j’ai sombré dans la honte:

vous connaissez déjà l’histoire,

de quelle façon

j’ai récemment pris femme,

une femme sans charme et sans beauté…

Ecoutez donc,

vous qui me demandez des vers,

quels avantages j’ai tirés

du mariage.

Je n’ai plus rien à mettre en gage ni à vendre:

j’ai du faire face à tant de choses,

eu tant à faire,

tant de soucis et de contrariétés,…

Dieu a fait de moi un autre Job:

il m’a pris d’un coup

tout ce que j’avais.

De mon œil droit, qui était le meilleur,

je n’y vois pas assez pour distinguer ma route

et me conduire…

Je suis bien triste, bien contrarié

de cette infirmité,

car je n’y vois aucun profit.

Rien ne va comme je veux:

quel malheur!

Est-ce l’effet de mon inconduite?

Je serai désormais sobre et raisonnable

(après coup!)

et je me garderai de mes erreurs passées…

Que le Dieu qui pour nous a souffert la passion

ne me laisse pas devenir fou

et protège mon âme!

Ma femme vient d’avoir un enfant;

mon cheval s’est cassé une patte

contre une barrière;

maintenant la nourrice veut de l’argent

(elle m’étrangle, elle m’écorche)

pour nourrir l’enfant,

sinon il reviendra brailler dans la maison…

C’est l’angoisse, je n’y peux rien,

car je n’ai pas le moindre tas

de bûches

dans ma maison pour cet hiver.

Nul n’a jamais été dans un tel désarroi

que moi, c’est la vérité,

car jamais je n’ai eu aussi peu d’argent.

Mon propriétaire veut toucher le loyer

de la maison,…

Tout ce qui peut l’être a été mis en gage

et déménagé de chez moi,

car je suis resté couché

trois mois, sans voir personne.

De son côté ma femme, ayant eu un enfant,

un mois entier

m’est restée chambrée…

Que sont devenus mes amis

qui m’étaient si proches,

que j’aimais tant?

Je crois qu’ils sont bien clairsemés;

ils n’ont pas eu assez d’engrais:

les voilà disparus.

Ces amis-là ne m’ont pas bien traité:

jamais, aussi longtemps que Dieu multipliait

mes épreuves,

il n’en est venu un seul chez moi.

Je crois que le vent me les a enlevés,

l’amitié est morte;

ce sont amis que vent emporte,

et il ventait devant ma porte:

il les a emportés,

si bien qu’aucun ne m’a réconforté

ni donné de sa poche le moindre secours.

Cela m’apprend

que le peu qu’on a, un ami le prend;

et il se repent trop tard

celui qui a mis

trop d’argent à se faire des amis,

car il n’en trouve pas la moitié d’un bon

pour lui venir en aide…

Version chanté par Léo Ferré: « Pauvre Rutebeuf »

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés

Ils ont été trop clairsemés

Je crois le vent les a ôtés

L’amour est morte

Ce sont amis que vent emporte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta

 

Avec le temps qu’arbres défeuille

Quand il ne reste en branche feuille

Qui n’aille à terre

Avec pauvreté qui m’atterre

Qui de partout me fait la guerre

L’amour est morte

Ne convient pas que vous raconte

Comment je me suis mis à honte

En quelle manière

 

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés

Ils ont été trop clairsemés

Je crois le vent les a ôtés

L’amour est morte

Ce sont amis que vent emporte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta

 

Pauvre sens et pauvre mémoire

M’a Dieu donné le roi de gloire

Et pauvre rente

Et droit au cul quand bise vente

Le vent me vient le vent m’évente

L’amour est morte

Le mal ne sait pas seul venir

Tout ce qui m’était à venir

M’est avenu

M’est avenu

La repentance de Rutebeuf  ouCi coumence la repentance Rutebeuf
(1262)

Rutebeuf  a tellement touché le fond, qu’il se remet en cause. Il tente de trouver des explications à ses malheurs, qu’il veut bien mettre sur le compte de son comportement et se repent.

Extraits :

I

Il me faut laisser la rime:

combien j’ai lieu de m’inquiéter

de l’avoir si longtemps cultivée!

Mon coeur a tout lieu de pleurer:

jamais je n’ai su m’appliquer

à servir Dieu parfaitement

Je n’ai occupé mon esprit

qu’au jeu et aux amusements,…

II

Il est bien tard maintenant pour me repentir,

pauvre de moi: jamais il n’a su éprouver,

ce coeur stupide, ce qu’est la repentance,

ni se résoudre à faire le bien.

Comment oserai-je souffler mot

quand même les justes trembleront?

J’ai toujours engraissé ma panse

du bien, des ressources d’autrui:…

III

Me sauver? Dieu! De quelle manière?

Dieu ne m’a-t-il donné dans sa bonté parfaite

intelligence et jugement,

ne m’a-t-il pas créé à sa précieuse image?…

IV

Je me suis soumis aux volontés du corps,

j’ai rimé et j’ai chanté

aux dépens des uns pour plaire aux autres:

ainsi le diable m’a séduit,

il a privé mon âme de secours

pour la conduire au cruel séjour…

VI

…Que puis-je, sinon attendre la mort?

La mort n’épargne ni les durs ni les tendres,

quelque somme qu’on lui propose.

Et quand le corps n’est plus que cendre,

alors l’âme doit rendre des comptes

de tout ce qu’on a fait jusqu’à la mort…

VII

J’en ai tant fait, je ne peux continuer,

il faut que je me tienne tranquille.

Dieu fasse qu’il ne soit pas trop tard!

J’ai chaque jour aggravé mon cas,

et j’entends dire aux clercs comme aux laïques:

« Plus le feu couve, plus il brûle. »

Je me suis cru plus fin que Renard:

finesse et ruse ne servent de rien,

il est en sécurité dans son palais…

Les plaies du monde (1252)

Extraits :

Il me faut rimer sur ce monde

Qui de tout bien se vide et s’émonde…

Savez-vous pourquoi nul ne s’entre’aime ?

Les gens ne veulent plus s’entr’aimer,

car dans le cœur il y a tant d’amertume,

de cruauté, de rancune et d’envie

qu’il n’est personne au monde

qui soit disposer à faire du bien aux autres

s’il n’y trouve pas son intérêt…

Qui a de quoi, il est aimé,

Qui n’a rien, on le  traite de fou…

Car la pauvreté est une  maladie grave.

Voilà la première plaie

 de ce monde : elle frappe les laïcs

La seconde n’est pas peu de choses :

c’est aux clercs qu’elle s’attaque.

Exceptés les étudiants,les autres clercs

 sont tous agrémentés d’avarice.

Le meilleur clerc, c’est le plus riche

Et qui a le plus, c’est le plus chiche,

Car à son avoir, je vous préviens,

Il a fait hommage…

Il laisse dans leur coin les pauvres de Dieu

Sans en avoir mémoire…

Quand la mort vient, qui veut le mordre,

Et qui ne veut pas en démordre,

Elle ne laisse rien sauver :

A autrui, il lui faut livrer

Ce qu’il a longuement amassé…

La chevalerie est une si grande chose

Que je n’ose parler de la troisième plaie

Que superficiellement…

Il est donc juste que j’honore les Chevaliers.

Mais de même que les habits neufs,

 valent mieux que les frippes,

les chevaliers de jadis valent mieux,

forcément, que ceux d’aujourd’hui,

car le monde a tout changé

 q’un loup blanc a mangé

 tous les chevaliers loyaux et vaillants.

 c’est pourquoi le monde a perdu sa valeur.

Le miracle de Théophile (1263-1264)

Extraits :

Théophile parle

Hélas! Hélas! Dieu, roi de gloire,

je vous ai tant gardé en mémoire

que j’ai tout donné, dépensé,

tout distribué aux pauvres:

je n’ai même plus de quoi me vêtir d’un sac…

Et mes gens, que feront-ils?

Je ne sais si Dieu les nourrira…

Dieu? Oui vraiment, qu’en a-t-il à faire?

Ses affaires l’appellent ailleurs,

ou alors il me fait la sourde oreille:

il se soucie peu de mes chansons.

Eh bien! moi, je m’en vais lui faire la nique…

Ah! celui qui pourrait le tenir

et le rouer de coups, en retour de ce qu’il nous fait,

n’aurait pas perdu sa journée!

Mais il s’est installé si haut,

pour échapper à ses ennemis,

que ni flèches ni pierres ne peuvent l’atteindre…

Désormais, pour moi, fini de chanter.

Désormais on dira que je radote:

on en fera des gorges chaudes.

Je n’oserai plus voir personne,

je ne pourrai plus m’asseoir parmi les gens:

on me montrerait du doigt…

Ici Théophile va trouver Salatin, qui parlait au diable quand il voulait.

Salatin

Qu’y a-t-il? Qu’avez-vous, Théophile?

Par le Dieu puissant, quel chagrin

vous attriste tellement,

vous d’habitude si joyeux?

Théophile parle

C’est qu’on m’appelait seigneur et maître

de ce pays, tu le sais bien:

à présent on ne me laisse plus rien…

Salatin

Cher seigneur, vous parlez en sage.

Car quand on a pris l’habitude de la richesse,

c’est une grande douleur et une grande détresse

de tomber sous la dépendance d’autrui

pour le boire et le manger:

il faut entendre alors des propos si désobligeants!…

Théophile

Salatin, mon frère, les choses en sont au point

que si tu connaissais un moyen

pour me permettre de retrouver

mon rang, ma charge, mon crédit,

je ferais n’importe quoi…

Salatin

Si vous acceptiez de renier Dieu,

celui que vous avez coutume de tant prier,

et tous ses saints, toutes ses saintes,

et si vous deveniez, mains jointes,

le vassal de celui qui ferait tant

qu’il vous rendrait votre rang,

alors vous seriez plus honoré

en restant à son service

que vous ne l’avez jamais été.

Croyez-moi, quittez votre maître.

Qu’avez-vous décidé?…

Théophile

J’y suis entièrement disposé:

je ferai sur le champ tout ce que tu voudras.

Salatin

Allez-vous en sans inquiétude:

en dépit de ceux à qui cela déplaît,

je vous ferai retrouver votre rang.

Revenez demain matin…

Ici Salatin parle au diable et lui dit:

Un chrétien s’en est remis à moi,

et je me suis bien occupé de son affaire,

car tu n’es pas mon ennemi.

Entends-tu, Satan?

Il viendra demain, si tu l’attends.

Je lui ai promis quatre fois ce qu’il avait:

confirme ce don,

car il a été un homme très vertueux:

cela vaut un don d’autant plus généreux.

Abandonne-lui tes richesses…

Le Diable

Quel est son nom?

Salatin

Théophile: c’est son vrai nom.

Il jouissait d’un grand renom

dans ce pays.

Le Diable

J’ai toujours été en guerre contre lui

sans jamais pouvoir l’emporter sur lui.

Puisqu’il veut se liver à nous,

qu’il vienne dans cette vallée…

Théophile vient alors de nouveau trouver Salatin

Suis-je venu trop matin?

As-tu fait quelque chose?

Salatin

J’ai si bien plaidé ta cause

que tout ce que ton maître t’a fait de mal,

on t’en dédommagera:

on te couvrira d’honneurs,

on te fera plus grand seigneur

que tu ne fus jamais…

Théophile va trouver le diable.

Le diable lui dit:

Approchez, dépêchez-vous.

Gardez-vous de ressembler

au vilain qui va à l’offrande.

Que vous veut et que vous demande

votre maître? Il est terrible!

Théophile

C’est vrai, seigneur. Il était chancelier

et prétend me chasser, me faire mendier mon pain.

Je viens donc vous prier en requête

de m’aider dans le besoin où je suis…

Le diable

De mon côté je te promets

de te faire plus grand seigneur

qu’on ne t’avait jamais vu.

Et puisque les choses se passent ainsi,

sache en vérité qu’il faut

que j’aie de toi une lettre scellée

claire et explicite…

Théophile

La voici: je l’ai écrite.

Le diable lui ordonne d’agir ainsi…

Je vais te dire ce que tu feras.

Jamais le pauvre tu n’aimeras…

Si quelqu’un s’humilie devant toi,

réponds-lui avec orgueil et cruauté…

Douceur, humilité, pitié,

charité, amour,

jeûner, faire pénitence:

tout cela me fait grand mal à la panse.

Faire l’aumône et prier Dieu,

cela aussi peut profondément m’irriter.

Aimer Dieu et vivre chastement

me donnent l’impression qu’un serpent, une vipère,

me dévore le coeur dans la poitrine…

Va: tu seras sénéchal.

Laisse le bien et fais le mal…

Théophile

Je ferai ce que je dois faire.

Il est bien juste que j’agisse selon votre plaisir,

puisque en contrepartie je rentrerai en grâce.

L’évêque envoie chercher Théophile.

Allons vite! debout, Pinceguerre,

va me chercher Théophile,

je lui rendrai sa charge.

J’avais commis une grande folie

en la lui retirant..

Pinceguerre:

Vous dites vrai, très cher seigneur.

Pinceguerre parle à Théophile, et Théophile répond:

Y a-t-il quelqu’un?

– Et vous, qui êtes-vous?

– Je suis un clerc.

– Et moi, un prêtre.

– Théophile, mon cher seigneur,

ne soyez donc pas si dur envers moi.

Monseigneur veut vous voir un instant,

et vous retrouverez votre prébende,

votre charge dans sa totalité.

Réjouissez-vous, faites bon visage,

vous montrerez ainsi bon sens et sagesse…

Quand il vous verra, il prendra l’air souriant

et dira que c’était pour vous mettre à l’épreuve

qu’il a fait cela. A présent il veut vous dédommager

et vous serez amis comme auparavant…

La pauvreté de Rutebeuf ou C’est de la povretei Rutebuef (1277) 

Rutebeuf fait de nouveau part de ses difficultés mais avec beaucoup de réalisme. Il y met un peu d’humour, comme s’il riait de lui-même. Il a écrit ce poème vraisemblablement alors que le roi Louis IX était à la 8eme croisade, celle là même qui lui a été fatale puisqu’il meurt à Tunis.

Extraits :

I

Je ne sais par où commencer,

tant la matière est abondante,

pour parler de ma pauvreté.

Pour Dieu, je vous prie, noble roi de France,

de me donner quelques subsides:

vous feriez un grand acte de charité.

J’ai vécu du bien d’autrui

que l’on me prêtait à crédit:

à présent personne ne me fait plus d’avance

car on me sait pauvre et endetté.

Quant à vous, vous étiez hors du royaume,

vous en qui j’avais toute mon espérance.

II

La vie chère et ma famille,

qui n’est pas à la diète et ne perd pas le nord,

ne m’ont laissé ni argent ni ressources.

Je rencontre des gens habiles à s’esquiver

et peu entraînés à donner:

chacun s’entend à garder ce qu’il a.

La mort de son côté m’a fait grand tort,

vous aussi, vaillant roi (en deux voyages

vous avez éloigné de moi les gens de bien),

et aussi le lointain pèlerinage

de Tunis, qui est un lieu sauvage,

et la maudite race des infidèles.

III

Grand roi, si vous me faites défaut,

alors tous m’auront fait défaut, sans exception.

La subsistance me fait défaut;

nul ne m’offre rien, nul ne me donne rien.

Je tousse de froid, je baille de faim,

je suis dans la détresse, à la mort.

Je n’ai ni couverture ni lit,

il n’est plus pauvre que moi d’ici à Senlis.

Sire, je ne sais où aller.

Mes côtes se frottent au paillis,

et lit de paille n’est pas lit,

et mon lit n’est fait que de paille.

IV

Sire, je vous le dis,

je n’ai pas de quoi acheter du pain.

A Paris, je suis au milieu de toutes les richesses,

et il n’y a rien de tout cela qui soit à moi.

J’y vois peu et je reçois peu:

je me souviens plus de saint Paul

que d’aucun autre apôtre.

Je connais mon Pater, mais pas ce qu’est noster,

car la vie chère m’a tout ôté:

elle a si bien vidé ma maison

que le credo m’est refusé.

Je n’ai que ce que vous voyez sur moi.

Citations de Rutebeuf:

  • L’espérance de lendemain, ce sont mes fêtes
  • Les maux ne savent seuls venir, tout ce qui m’était à venir m’est advenu.
  • Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus et tant aimés.

Hommages à Rutebeuf

  • En 1955 le poète et chanteur français Léo Ferré reprend quelques vers de la Complainte Rutebeuf  pour en faire Pauvre Rutebeuf. Une belle chanson qui sera reprise plus tard par Joan Baez, Hugues Auffray, Alain Barrière, Nana Mouskouri, Cora Vaucaire…
  • La salle de théâtre de Clichy-la-Garenne porte son nom depuis 1968. Une statue du poète, un bronze de Rivet, y est placée.

Quelques livres sur Rutebeuf

  • Cledat léon : Rutebeuf (1891)
  • Dehm Christian: Studien zu Rutebeuf (1935)
  • Ham, Edward Billings : Rutebeuf end Louis IX (1962)  
  • Serper Arié : Rutebeuf poète satirique (1969)
  • Palmer L.D : Rutebeuf, Performer Poet (1972)
  • Durindel Nathalie: Dualité et duplicité dans les poèmes de Rutebeuf (1999)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *